Frédéric Boyenga-Bofala
Introduction

Introduction

«Je regrette que ceux qui gouvernent le Congo en ces temps troublés n'aient agi en responsables, et que tant de crimes aient été commis, mais je n'y ai pris aucune part ».

Dans un ouvrage précédent je relevai que « Le pouvoir politique ne repose pas sur l'illusion qu'il crée, mais sur l'espérance qu'il incarne et qui peut, elle, être illusoire sans un projet de société viable, sans un contrat social sacré et réfléchi, sans un véritable pacte républicain »[1], dix ans après l'exercice de la fonction présidentielle par le « fils » de Laurent Désiré KABILA, la réalité ne m'a pas contredit.

Ce livre expose un projet sur la stabilisation politique et sécuritaire du Congo : condition sine qua non pour sa reconstruction. Je n'ai pas cherché à traiter tous les problèmes qui empêchent le Congo à retrouver sa stabilité afin de pouvoir amorcer sa reconstruction. Dans un pays où tout est à refaire, les priorités ne sont pas faciles à dégager. Néanmoins, j'ai choisi les thèmes qui m'ont paru fondamentaux pour éclairer la réalité actuelle, fixer des repères et esquisser des solutions. Ces thèmes sont au nombre de trois :  

1. Le premier traite de la mise en place d'un processus viable de stabilisation politique et d'émancipation démocratique, économique et sociale en République Démocratique du Congo ;

2. Le deuxième est relatif au règlement définitif de la crise des Grands lacs pour le rétablissement et le maintien de la paix et de la sécurité dans la sous-région, la pacification totale et la stabilisation du Congo  ;

3. Enfin, le troisième concerne la relance du processus global de l'intégration régionale. Il est question des propositions pour la mise en place d'un partenariat confédéral régional.

Ces trois thèmes sont liés entre eux et forment un Acte unique contenu dans un plan quinquennal sur la stabilisation du Congo Zaïre que je propose au peuple congolais. Mon ambition est de rassembler toutes les forces vives de la nation autours de ces trois thèmes. J'aborderai bien sûr ces thèmes de notre avenir national avec des engagements précis. La crise congolaise n'a rien d'inéluctable, je veux avant tout établir un constat aussi objectif que possible de ce qui se bâti depuis une décennie afin de cerner les causes de la crise, dire ma vision du Congo, non seulement de ses atouts, mais aussi de son être et enfin proposer des solutions à la crise qui l'affecte.

La situation en République Démocratique du Congo est plus que fragile et in fine explosive. L'analyse qu'en fait la communauté internationale ne semble cependant pas refléter les véritables réalités qu'on peut observer dans le jeu pernicieux des forces en présence. La démarche actuelle de la Communauté internationale soutenue énergiquement par l'Union européenne n'a pas permis de résoudre la crise congolaise. Bien au contraire, son action menée, tant bien que mal, en soutient au processus d'émancipation démocratique en République Démocratique du Congo n'a contribué qu'à sacraliser l'aventure et n'a conduit qu'à  mettre en place une nouvelle forme de tyrannie. On est passé de l'« illusion démocratique » à la « voyoucratie ».

Même si nous devons admettre que le changement de cette ampleur met du temps à s'enraciner, force est cependant de constater qu'au-delà de l'enthousiasme et de l'engouement populaire manifestés lors de ces élections générales dites démocratiques en 2006, les temps semblent en effet de nouveau propices au doute et à l'inquiétude. Cette situation est liée pour l'essentiel aux gesticulations politiciennes, à l'inconduite et à l'irresponsabilité civique de la classe politique congolaise actuelle. Elle est surtout la conséquence inéluctable de la stratégie adoptée par les autorités en place qui visent en somme la conservation du pouvoir et non l'organisation de celui-ci. Qui perçoit à l'évidence les mutations comportementales politiques favorables pour la reconstruction de notre pays que devraient générer la « salutaire » Constitution de la 3e République ?

Accueillie par la communauté internationale dans un enthousiasme démesuré parce qu'on y lisait (peut-être trop vite) la fin de la crise multiforme qui saigne notre patrie, la victoire de la souveraineté retrouvée sur la servitude, la mise en place des institutions postélectorales a perpétué l'une de ces périodes de morosité et d'inquiétude où les populations du Congo Zaïre se complaisent  aujourd'hui comme plusieurs fois déjà jadis - à douter de la capacité des hommes politiques à  restaurer la paix et la sécurité. Sur le chemin menant vers la légitimité, s'est installée décidément une crise de confiance aigüe entre le peuple, souverain primaire, et les dirigeants actuels : il est, dès lors, difficile de remettre le peuple au travail en vue de la reconstruction rapide du pays.

Après cinq années d'exercice du pouvoir post élections présidentielles, un bilan, nous oblige à  nous rendre en évidence qu'en l'absence d'un projet de société viable et une perspective stratégique, d'un véritable pacte républicain, d'une vision pour espérer et une volonté pour transformer, la démocratie électoraliste primitive tant attendue ne reposait que sur l'illusion qu'elle créait, et non sur l'espérance qu'elle incarnait. Désormais, autour de quel message, de quelles valeurs politiques et culturelles les dirigeants actuels du Congo peuvent-ils rassembler nos compatriotes éprouvés par plus d'une décennie de guerre et de déchirure ?    

Il est maintenant assez établi de parler de crise de politique en République Démocratique du Congo ou plutôt d'absence d'Etat. Certains la déplorent. Mais tous en général s'y adaptent et l'intègrent comme une donnée définitive. Et ceux qui affirment qu'il n'y a pas d'alternative ne soutiennent pas une nouvelle forme d'émancipation politique, économique et sociale des congolais, mais un processus de « désémancipation ». Il serait donc imprudent de prendre trop au sérieux ce qui ne relève, la plupart du temps, que du simple slogan dépourvu de tout contenu précis. Mais comment envisager de penser et de débattre si des « petites phrases » tiennent lieu d'idées ? Comment réfléchir à  l'avenir du Congo Zaïre si les calculs politiciens et des jeux à courte vue définissent l'horizon des échanges ? Comment ébaucher des projets pour le Congo Zaïre si doivent primer l'écoute de proximité idéologique sectaire, ethnique, tribale et, dans sa foulée, la démagogie ? Comment réconcilier et rassembler les congolais autour d'un projet crédible si l'ethnique prend le pas sur le national  ?

Celle qu'on appelle aujourd'hui la nouvelle classe politique ou du moins la nouvelle génération politique congolaise n'a pas, en effet, bonne presse. Elle suscite plus d'indifférence, plus de dégoût que d'admiration. Pourtant, aussi loin que l'on remonte dans l'histoire politique cinquantenaire du Congo Zaïre, le mensonge, le cynisme et la violence ont toujours été l'apanage, la spécificité du pouvoir. De ce point de vue, la République Démocratique du Congo d'aujourd'hui n'a jamais cessé de ressembler au Zaïre d'hier. Mais l'heure n'est plus de toute façon aux rétrospectives, mais aux choix d'aujourd'hui et aux décisions qui engagent l'avenir. Le Congo Zaïre est-il voué au malaise et au désenchantement qu'il éprouve aujourd'hui ? Je crois que non. Je crois pouvoir réaffirmer avec force que la crise congolaise n'a rien d'inéluctable. Le seul grand risque aujourd'hui serait de ne pas entendre les grondements d'un peuple qui ne supporte plus l'immobilisme qui le fait régresser économiquement, socialement et politiquement aux yeux du monde et à ses propres yeux. Quand il n'y a plus d'espérance collective dans une société, il n'y a plus de pacte républicain et tout peut arriver. Il est certain que dans un régime où l'on nie la liberté individuelle, la liberté de pensé, la liberté de choix, la liberté d'intervention, en dernière analyse une réaction de la société est inévitable, réaction qui amène une nouvelle révolution. Les exemples tunisien et égyptien sont là pour nous rappeler cette réalité.

Cet ouvrage, je l'écris au moment où le Congo s'apprête à aller aux élections et s'interroge sur son avenir douteux, hésite sur l'idée qu'il a de lui-même, partagé entre des inquiétudes légitimes et la conscience de ses possibilités, qui sont réelles.

Mais cette élection de 2011, si elle a lieu, se tiendra dans un contexte très particulier : celui d'une crise dont on ne saurait minimiser la gravité. Depuis maintenant plus de dix ans, des millions de femmes et d'hommes du Congo Zaïre sont sans emploi et donc sans revenus. D'autres, aussi nombreux, n'ont pas de domicile fixe ou tout simplement de domicile ou n'ont qu'un logement insalubre. Pour ces derniers, hommes, femmes, jeunes ou moins jeunes, un mot résume des situations très diverses : l'exclusion sociale, une expression un peu abstraite mais qui exprime les différentes formes de vie dégradantes sur lesquelles les filles et les fils du Congo Zaïre ne veulent plus fermer les yeux. Les déchirures sociales qui résultent de cette tragédie ont atteint un seuil qui doit nous alarmer  : je pense qu'il y a désormais urgence. D'autant que l'inquiétude touche aussi ceux qui ne sont ni chômeurs ni exclus, tous ceux, militaires, policiers, fonctionnaires, ouvriers, enseignants, corps médical, agriculteurs, employés, techniciens, cadres, dont les faibles salaires ou les revenus n'ayant aucun pouvoir d'achat ne sont pas réguliers, dont les possibilités d'ascension sociale sont bloquées, qui se sentent fragilisés et qui n'osent plus espérer pour leurs enfants un avenir meilleur que le leur. Les nouvelles générations elles-mêmes brident leurs ambitions et retiennent leurs rêves. Elles constatent aussi que les problèmes de leur formation, de leur orientation, de leur encadrement et de la délinquance juvénile ne sont pas abordés avec la volonté et l'imagination nécessaires. Mais pour toutes ces questions qui plongent le Congo dans l'abîme, nous devons faire acte de courage, sans céder aux facilités de la référence incantatoire aux seules attentes des Congolais à qui je demande d'être responsables, de retrouver le sens du civisme et de la solidarité collective. Il est sain de refuser les solutions miracles, les « y a qu'a », la trop grande simplification du réel. Mais ce refus ne doit pas déboucher sur la paralysie et l'incapacité d'affronter de fait les problèmes pratiques. Pour que ce ne soit pas le cas, il faut donner à voir une perspective crédible, montrer qu'une alternative existe. Et cela ne se peut qu'en remettant la politique au poste de commande avec de responsables politiques qui réconcilient les idées et l'engagement, qui incarnent la confiance et la sérénité, qui lancent des propositions nouvelles, qui visent loin, avec ampleur de vue, sans perdre pour autant le contact avec la société telle qu'elle est et en mettant au centre de bataille la défense des valeurs émancipatrices, celles de la dignité et la valeur de la vie, celles de la liberté de l'individu et de la souveraineté du peuple. Une bataille qui nécessite que soient mobilisées toutes les forces vives de la Nation. Mais aussi une bataille politique qui demande la définition d'un projet et une perspective stratégique. Un projet qui met en avant les valeurs : les valeurs avant les droits, les valeurs avant la politique, les valeurs auxquelles tous doivent se rallier, les valeurs qui permettent de transformer les oppositions politiques en combat du bien contre le mal. Le Congo a besoin de liberté et d'initiative, elle a besoin d'une démocratie rationalisée et encadrée par un Etat fort. Rien ne nous sera possible autrement. Cela prendra du temps. Il faut que les congolais le comprennent : sans initiative ni liberté, rien de possible.

Consciente de sa propre responsabilité face à l'avenir, la société congolaise est prête à  bouger  : encore faut-il lui en donner les moyens. C'est-à -dire encourager ceux qui travaillent, ceux qui créent, ceux qui cherchent, ceux qui innovent. Aujourd'hui toute cette génération de gens d'honneur qui a vécu le désastre de la guerre, connu ce sentiment de honte devant l'effondrement du Congo se dise : «  il faut que notre pays s'en sorte ». Il se manifeste un sentiment extraordinaire de changement et de rénovation, une volonté de faire oublier la défaite, l'occupation et l'humiliation. Il faut donc reconstruire la République, mais avec qui ? François Mitterrand disait : « ce n'est pas avec des marionnettes qu'une idée prend vie ». Comprenne qui pourra.

Je crois que la plupart d'entre les congolais souhaitent une société à  la fois plus juste et plus dynamique, plus ouverte aussi, même si, pour y parvenir, il faudra du temps et des efforts. La situation du Congo exigera, j'en suis convaincu, des mesures d'austérité sévères pour tous. Dans cet esprit, il faudra expliquer sans relâche aux congolais les difficultés auxquelles le pays doit faire face, la nécessité et les raisons des décisions à  prendre à  cet effet. Cette pédagogie est d'autant plus requise qu'ils ne mesurent pas toujours l'ampleur de la crise économique, sociale, politique… qui affecte la viabilité du Congo.

Comment remédier à la vulnérabilité économique, sociale et politique de notre pays ? C'est cela que nous devons, inlassablement, expliquer à nos compatriotes. Notre pays ne craint pas l'effort si celui-ci est justement réparti et si l'on ne demande pas toujours aux mêmes petits citoyens de le faire. Je vois mal, alors, que les chefs d'entreprise, les cadres dirigeants dont les revenus et les avantages sont très élevés et qui ne se rendent pas toujours compte de l'état de l'économie, qui s'accrochent à  leurs avantages en défendant uniquement les intérêts catégoriels sans le moindre souci de l'intérêt général, puissent échapper à cet effort. J'ose espérer qu'ils ne resteront pas dans l'état d'esprit qui est actuellement le leur. Je précise cependant que je ne suis pas un partisan de l'égalité généralisée. Des inégalités de revenus et de patrimoines sont justifiées, mais il ne faut pas que les inégalités deviennent intolérables. La limite à  la tolérance c'est l'intolérable. Il y a seulement une trentaine d'années, nous avions une conception relative de la valeur de l'argent, et nous aimions tous à rappeler le dicton : « l'argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue ». Façon de le relativiser. Aujourd'hui, l'argent est un absolu au Congo. Mais il ne faut plus que l'argent maîtrise l'homme congolais, il faut plutôt savoir s'en servir, en prenant garde de sa nocivité.

Je sais néanmoins avec quel scepticisme les congolais abordent aujourd'hui les projets politiques. Je comprends aussi qu'ils s'interrogent sur le sens d'un projet nouveau porté par un inconnu, un homme ordinaire qui ne fait pas partie du microcosme politique congolais. Mais les hommes ordinaires peuvent aussi faire des choses extraordinaires dit-on. Je ne me résigne pas à  la crise actuelle. Je pense que les problèmes et les interrogations des congolais peuvent trouver des réponses, en tentant de concilier imagination et réalisme, audace et modestie. Il y a donc impérieuse nécessité de juguler cette crise, d'arrêter la destruction, de régler définitivement les conflits armé et politique, c'est-à -dire, mettre fin effectivement à  la guerre, pacifier, unifier, jeter les bases d'un Etat de droit par l'instauration d'une autorité crédible, digne de confiance au Congo.

Pour dénouer définitivement la situation politique qui s'enlise de manière sournoise au détriment, notamment, des conditions d'existence des populations locales qui tendent à se détériorer considérablement, il est aujourd'hui plus qu'indispensable de penser autrement, et contrairement à  la fausse idée rependue, il y a d'autres alternatives à  l'actuel pouvoir politique en République Démocratique du Congo.

La Communauté internationale est fortement engagée (politiquement et financièrement) dans le processus de pacification du Congo. Cet engagement ne peut se réaliser qu'en appui des efforts congolais. Dans le cadre de notre stratégie globale de stabilisation politique et sécuritaire de la République Démocratique du Congo et de pacification de la Région des Grands lacs et de l'Afrique centrale, je suis en mesure, depuis quelque temps déjà, d'envisager avec sérieux,   ensemble avec le peuple congolais, la mise en place d'une logistique d'alternance politique par des moyens appropriés. Réussir l'alternance rapidement donnera à notre pays l'équilibre dont il a besoin pour répondre dans le temps aux aspirations fondamentales de notre peuple.

Je prends la providence en témoin, je servirai mon peuple et mon pays de tout mon cœur. Je ferai mon devoir comme l'intérêt de ma patrie l'exigerait. Je regrette que ceux qui gouvernent le Congo en ces temps troublés n'aient agi en responsables, et que tant de crimes aient été commis, mais je n'y ai pris aucune part. C'est pourquoi, j'ai élaboré ce plan de paix au nom du Congo Zaïre, de son peuple et de tous ces morts. Mon souhait est que le Congo Zaïre retrouve à travers l'égrégore son unité et sa cohésion.


1 CONGO-ZAIRE REFAIRE LA REPUBLIQUE MISSION SACREE D'UNE GENERATION, Paris, Publisud,   2001, p. 4