Frédéric Boyenga-Bofala
Première Partie

Première partie

Engager le Congo Zaïre dans un processus viable de sa reconstruction, de stabilisation politique et sécuritaire, et d'émancipation démocratique, économique et sociale.

L'homme politique que je suis devenu en 2001 n'a jamais pensé, même un moment, que le projet d'émancipation démocratique électoraliste de 2006 avait une chance de réussite pour le relèvement du Congo. Je le trouvais faux dans ses prémisses et faux dans son développement. Mais cet espoir, pour trompeur qu'il fût, bénéficiait, momentanément en tout cas, à tout le pays. C'est la nature paradoxale des faux espoirs. Ils aident à vivre sur le moment, puisqu'ils donnent à  croire, mais ils sont nuisibles en ce qu'ils sont faux. Ils préparent ceux qui s'y livrent à de lourds lendemains. Pourtant il y avait de quoi rêver avec les élections générales de 2006. Il ne fallut pas plus de deux ans pour que se rompe le sortilège. Le peuple congolais remisa ses espérances dans le tiroir des illusions perdues.

Dans une interview accordée au quotidien bruxellois  «Le Soir », daté du 7 décembre 2010, «Joseph Kabila » qui a totalisé dix ans à la tête de la RD Congo est apparu incapable dresser le bilan des réformes accomplies au cours de cette décennie. Selon lui « il est difficile de parler d'un bilan maintenant » parce que « en 2001, le pays était dans un état de guerre, de division ». Et « de 2001 à 2003, nous avons connu les négociations de paix. De 2003 à 2006, nous étions en période de transition. 2007 fut une année de planification, de négociations avec les partenaires, principalement la Chine. C'est seulement à partir de 2008 que la reconstruction a effectivement commencé. »

Je crois pouvoir dire avec force que le triomphe de la démagogie est passager. Dans cette interview Monsieur Kabila dit clairement qu'après dix ans de pouvoir, soit deux mandats présidentiels aux Etats-Unis (4 ans le mandat), il n'est en mesure d'inscrire que quelques kilomètres de routes asphaltées à son bilan. Qu'en est-il de ses promesses électoralistes : régler définitivement la crise des Grands lacs et de pacifier l'Est du Congo, mettre en place une armée nationale capable de répondre à toutes menaces, rétablir l'autorité effective de l'Etat sur l'ensemble du territoire national, mettre en place un Etat impartial, promouvoir la bonne gouvernance, mettre l'homme congolais au centre des préoccupations économiques… En vérité son bilan existe et il est négatif et très en deçà des attentes. Je constate avec la communauté internationale que l'Est de la RD Congo n'est toujours pas sécurisé et que l'intégrité du territoire n'est pas du tout assurée. En dix ans, il a été incapable de définir une politique de négociation efficace avec les pays en belligérance avec le Congo. Il s'est contenté de renforcer sa relation personnelle avec le chef de l'Etat rwandais dont on connaît le rôle dans le processus de déstabilisation du Congo. Même en excluant les périodes difficiles de 2001 à  2006, Kabila a eu cinq ans pour créer une véritable armée nationale, procéder au recensement de population, rétablir l'autorité de l'Etat sur tout le territoire et notamment au Kivu, planifier et mettre en œuvre un ambitieux programme d'urgence socio-économique qui réponde à  l'intérêt général. Au lieu de cela il ne parle que de kilomètres de routes macadamisées. Rien dans ses propos ne témoigne de la moindre considération envers ses compatriotes. C'est pourtant pour cela qu'il a été « élu ». Et ceux qui imaginaient qu'on allait changer la vie découvrirent en réalité qu'elle a changée en pire. Le peuple congolais a cessé de croire que la décision électorale pouvait changer quelque chose à  sa vie. Et de cette désillusion, il ne s'est pas encore relevé.

De cette expérience, je crois pouvoir affirmer avec force que, contrairement à une idée populairement acquise, la démocratie politique et sociale ne peut jamais être réduite à la simple organisation cyclique des élections qui, très souvent n'a qu'une finalité : légitimer un pouvoir quelle que soit sa forme. La démocratie est et elle demeure tout un état d'esprit qui se vit dans les faits et gestes au quotidien des dirigeants et du peuple dans un Etat moderne. Un bilan objectif de la situation politique en République Démocratique du Congo depuis les élections générales en 2006, ne contredira aucunement la réalité douloureuse congolaise, tant que tout, alors tout, montre malheureusement qu'à cet exercice civique qui favorise l'épanouissement intellectuel, le débat d'idées et enfin l'émancipation démocratique, les « tombeurs » de Mobutu ne sont pas friands.

Personnellement, je pense que la  «démocratiabilité » d'un régime politique doit s'apprécier, non pas seulement par l'organisation cyclique des élections, mais par la place qu'il accorde à la justice y compris sociale, la liberté d'opinion et la presse. Rien qu'analyser ces trois éléments fondamentaux de la démocratie, les dirigeants actuels n'arrivent même pas à en satisfaire un pour le Congo Zaïre. Les arrestations quotidiennes, les meurtres des journalistes et des militants de droits de l'homme et d'autres, la multiplication des actes d'intimidation des opposants, des activistes des droits de l'homme et des journalistes et une Justice qui ferme les yeux sur toutes les violations flagrantes de la Constitution prouvent malheureusement que le Congo démocratique s'est égaré dangereusement dans la jungle dictatoriale de la voyoucratie présidentialiste  «joséphiste ».

Je profite à travers ces lignes de l'occasion pour rendre hommage aux victimes de cet autoritarisme absurde. Mes pensées vont spécialement à Louis BAPUWA MWAMBA, Franck NGYKE KANGUNDU, BOSANGE YEMA, Serge MAHESHE, Didace NAMUJIMBO, KAMBALE MUSONIA tous journalistes[1]; mon ami Floribert CHEBEYA BAHIZIRE, Fidèle BAZANA, Pascal KABUNGULU, tous défenseurs des droits humains; Armand TUNGULU simple fils du Congo. Pour ne citer que ces noms. La liste n'est pas exhaustive. Ces personnes avaient toutes pour points communs, leur détermination à soutenir l'avènement d'un Etat de droit au Congo et leur indéfectible attachement à  leur liberté d'expression malgré les risques encourus. Héros ou martyrs, la nation jugera au moment opportun afin de rendre une juste récompense à la mémoire de ces victimes de l'intolérance et de l'autoritarisme stérile. Que la flamme qui illumine leurs sépultures ne s'éteigne à jamais.

L'expérience vécue depuis 2006 en République Démocratique du Congo nous conduit à reconnaître que nous avons été piégés par ceux qui, peut-être de bonne foi, nous ont imposé l'élection comme commencement du processus démocratique de stabilisation de notre pays. Alors qu'il s'imposait et s'impose encore aujourd'hui de lever les préalables fondamentaux qui sont parsemés sur le chemin que nous devons parcourir.

Je considère qu'un processus d'émancipation démocratique et sociale ne doit pas n'être qu'une petite parenthèse politique sans profondeur. Un processus politique ne doit pas être une période d'immobilisme. Un véritable processus d'émancipation politique et sociale doit permettre de remettre la République en selle. Ceci suppose que des évolutions essentielles soient amorcées du point de vue de la  «Statolité » Congo zaïroise (vocation du Congo Zaïre à se prévaloir de la qualité d'Etat).

L'improvisation ne peut garantir un retour sûr et durable de la paix et de l'Etat de droit en République Démocratique du Congo. Il s'agit donc d'éviter de procéder par amateurisme, ou encore d'y aller avec la légèreté qui caractérise la précipitation. La reconstruction doit se conduire dans la rigueur, la sérénité et la plus grande transparence. Les conditions d'une participation collective des forces vives de la nation doivent être réunies. Comme tout le monde le sait, nul effort de développement ne peut atteindre son objectif dans un pays à peine administré sans paix ni sécurité, sans armée nationale, sans police effective.

C'est ainsi que croyant aux vertus du suffrage universel et de la démocratie, ma conviction profonde est que le Congo Zaïre n'échappera pas indéfiniment au processus global d'émancipation démocratique. Mais, il est surtout nécessaire de ne pas s'illusionner sur la longueur de l'étape que doivent franchir encore les populations du Congo Zaïre avant d'être en mesure de disposer par le biais du scrutin d'une démocratie capable d'exercer les prérogatives de la souveraineté. Il convient donc d'adopter une démarche prudente mais décidée, en fixant une échéance et des étapes si on veut éviter des à-coups brutaux et néfastes et répondre aux aspirations du peuple :

  • Le règlement définitif de la crise des Grands lacs pour une pacification intégrale du Congo, la restauration, de manière ferme et sans condition, de l'autorité de l'Etat sur l'ensemble du territoire national;
  • la mise en place d'une véritable armée nationale intégrant tous les militaires des ex-FAZ pour une réussite optimale du programme DDR;
  • le recensement général des populations congolaises qui est une étape fondamentale dans la chronologie du processus électoral doit précéder toute opération d'inscription et d'enrôlement des électeurs;
  • la réconciliation nationale entre toutes les populations, ethnies et tribus du Congo;
  • la mise en place d'un programme minimum social d'urgence pour soulager la souffrance de notre peuple, l'achèvement du processus de décentralisation territoriale, s'imposent donc comme des préalables fondamentaux.

1 D'autres ont pris le chemin de l'exil. Je pense ici à  Freddy MULONGO, à  Déo NAMUJIMBO. Pour ne citer qu'eux.