Frédéric Boyenga-Bofala
Une nouvelle armée nationale (NAN)

Chapitre 4

Mettre en place une véritable armée nationale, républicaine, citoyenne, disciplinée, forte, dotée d'une capacité de défense active et réactive et donc capable d'assurer au Congo Zaïre son indépendance, sa souveraineté et son intégrité territoriale.

 

J'imaginais autrement la situation globale de l'Armée congolaise aussi longtemps que je me trouvais en territoire étranger. C'est seulement en remettant clandestinement le pied sur le sol de ma patrie, en 2004, pour donner des directives aux nôtres que je mesurais l'étendue du désastre : j'en fus littéralement anéanti. Des soldats en haillons erraient dans tout le pays, à la recherche d'expédients. La majorité des soldats démobilisés n'ont retrouvé ni emploi, ni pension, ni même leur ancienne caserne occupée par les recrues de la rébellion.

Cette situation m'a rappelé le Général MAHELE lorsqu'il s'exclama le 29 mai 1992 du haut de la tribune de la conférence nationale souveraine en ces termes : «vous venez de vous rendre compte de l'ensemble des conditions difficiles dans lesquelles évoluent le soldat zaïrois et sa famille. Ce constat est sombre à la suite de l'indifférence des pouvoirs publics vis-à -vis de l'Armée. A ce sujet, des milliers d'hommes et de femmes, et surtout d'enfants, vous regardent fixement et vous interpellent pour savoir pourquoi et au nom de quoi le soldat zaïrois, depuis la Force publique, est privé d'avenir ? Serait-il irrémédiablement condamné à vivre ainsi, à s'éteindre ainsi en éternel quémandeur » ? Cette position du Général MAHELE donne la mesure de la gravité de la situation de l'Armée depuis belle lurette. Il ne s'agit donc pas pour moi de spéculer sur un tel sujet, réservé aux spécialistes, en présentant un projet qui serait certes élaboré grâce aux conseils nourris de mes conseillers en matière de défense, mais qui risquerait de ne peut-être pas rencontrer l'adhésion de tout le corps des forces armées actifs ou non. Il est certes vrai que nous disposons d'un projet pour la mise en place d'une nouvelle armée nationale, mais je crois judicieux de le confronter avec d'autres apports pour déboucher sur un vrai projet national en matière de défense et de sécurité qui rencontrera l'adhésion de tout le monde.

Nous avons aujourd'hui la tâche immense de remettre en ordre de marche cette fragile République Démocratique du Congo qui a ajouté l'effondrement politique, économique et social à  la défaite militaire. C'est d'abord l'ordre qu'il faut rétablir dans ce Congo où après l'humiliation de la défaite et les souffrances, l'avenir n'a que la misère, le mépris ou la révolte à lui offrir. Rétablir l'ordre c'est définir les contours d'une stratégie de défense et sécurité nationale. L'armée doit occuper une place centrale dans la société congolaise.

Notre objectif est de mettre en place une Nouvelle Armée Nationale (NAN) congolaise toute puissante, quasi invincible, n'ignorant rien ou presque de ses adversaires, dotée d'un sens aigu du sacrifice et d'un esprit combatif hors du commun mis au service d'un peuple congolais meurtri par l'histoire, bénéficiant d'une solde consistante et régulièrement payée. L'Armée congolaise doit redevenir la clef de la sécurité et de la stabilité du Congo.

Mais faut-il réfléchir sur la réunification, la réorganisation et la modernisation de l'actuelle armée ou réfléchir sur la mise en place d'une Nouvelle armée nationale qui sera le piédestal, le socle de l'unité nationale du pays. Cette question se pose et beaucoup des spécialistes militaires tels le général Germain MONZILI, le capitaine Muissa Camus et d'autres auteurs ont tentés d'y apporter des réponses très encourageantes.[1] Le général MONZILI, par exemple, parle «de la mise sur pied d'une armée plutôt que de la réforme ».

Pour mieux appréhender les problèmes cruciaux qui se posent à la mise en place d'une véritable armée nationale ou de la restructuration de l'actuelle armée, il sera convoqué les états généraux des forces armées sur la défense et la sécurité du Congo. Ces états généraux qui réuniront tous les officiers supérieurs, y compris les ex FAZ en situation d'oubli depuis 1997, devront mettre en place un Plan d'action sur les contours d'une nouvelle armée pour le Congo. Dans le cadre de la restructuration de la nouvelle armée républicaine, il est temps, plus que temps comme le note le Capitaine Muissa CAMUS de  «bannir à jamais le vocable pernicieux de CODE 32 du jargon militaire » et de réorienter cette restructuration par une approche nationale qui favorise l'ouverture et la participation de tous les Congolais.

Je pense que nous devons relever le défi au milieu d'inextricables problèmes tant à l'intérieur de l'armée que dans les relations de celle-ci avec l'extérieur, particulièrement avec les politiques qui souhaitent chacun voir placé quelqu'un de sa région ou son protégé à la tête de l'armée afin de mieux asseoir son influence politique.

Nous devons prouver à la face du monde qu'il était toujours possible de recréer des cendres d'une armée morte, une nouvelle armée, forte, disciplinée, capable de remplir son double rôle : la sécurité de la nation et la sauvegarde de l'intégrité territoriale.

Mais avant d'arriver à la nouvelle armée, nous devons rapidement réorganiser et moderniser celle qui existe, il est impensable que le pays se prive de son armée, car se serait renoncer pratiquement à la souveraineté sur le plan international et renoncer à toute autorité sur l'ensemble du pays. C'est ainsi que pour rendre l'espoir et la confiance à la population et à l'opinion internationale, je fixerai pour tache prioritaire le rétablissement de la discipline et de la confiance de l'armée vis-à -vis de la nation. Nous procéderons à dépolitiser l'armée, mêlée malgré elle dans les luttes politiques.

Pour un rétablissement progressif de la discipline dans l'armée, nous agirions sur trois plans:

  1. Par une action psychologique habile, nous allons faire admettre l'autorité légale à la majorité des troupes et surtout à celles dispersées à l'Est du Congo;
  2. Nous mettrons rapidement en place une troupe sûre, capable de faire entendre raison aux fortes têtes. On prendra des mesures de coercition à l'endroit des récalcitrants. Et toute cette action sera accompagnée des moyens logistiques appropriés sans lesquels la discipline ne peut être assimilée par la troupe;
  3. Des mesures radicales seront prises afin de créer l'esprit de corps. On procédera rapidement à la réintégration de tous les anciens cadres dignes des anciennes Forces Armées Zaïroises éparpillés dans le monde. C'est d'abord au sein de la Nouvelle Armée Nationale que la réconciliation nationale deviendra une réalité tangible. Tous les éléments académiquement formés par l'Etat seront réintégrés. C'est dans les rangs de l'armée nationale que notre jeunesse pourra acquérir le sentiment d'appartenance à la nation congolaise.

Mon ambition est de mettre en place une nouvelle armée dotée de cadres compétents et de lui donner un esprit nouveau. Il faut que notre armée devienne réellement une armée nationale au service du peuple et non plus un instrument des hommes politiques pour la conservation de leurs pouvoirs.


1 Voir Général Germain MONZILI,  « La RDC est capable de former une armée dissuasive en trois ans  », dans Le Potentiel, 16 novembre 209 ; Capitaine MUISSA Camus,  « Restructuration de la nouvelle armée  », dans La Conscience, 18 juin 2004 ;  « Quelle armée pour la IIIà¨me République  », La Conscience, 20 juin 2004 ; Nestor BETAKI KOMBO :  « La République démocratique du Congo sans défense  », in Congo indépendant, 5 avril 2005 ; Gaston MUTAMBA LUKUSA :  « L'armée congolaise demeure un facteur d'insécurité et d'instabilité pour le pays  », in Congo indépendant, 19 juin 2005 ; Pierre NDOMBE :  « RD Congo : pas d'armée nationale…pas d'élections  », in Congo indépendant, 27 aoà»t 2005 ; ILOSONO BEKILI B'INKONKOY :  « L'épopée du 24 novembre, témoignage  », A.S-Editions, Kinshasa, 1985.