Frédéric Boyenga-Bofala
Du procès Pour Crime Contre L'Humanité

CHAPITRE 2

De l'organisation du procès pour crime contre l'humanité congolaise à la réconciliation nationale :

« le Nuremberg du peuple congolais ».

Aujourd'hui encore, je garde l'attitude honorable, sincère et humainement sans reproche, et par-dessus les blessures infligées à tous les peuples congolais et l'effondrement de notre patrie, mon cœur, rempli de douleur, attend avec impatience, la sentence d'une Cour de justice équitable et qui rétablira le peuple congolais dans sa dignité et dans son honneur. Je ne crois pas à  la concurrence des victimes. Toutes les douleurs sont à  respecter et je n'ai pas besoin, pour dénoncer ou commémorer le martyr du peuple congolais, d'agresser qui que ce soit, ni de minimiser la souffrance de qui que ce soit. Ma démarche consiste, uniquement, à rappeler qu'il est temps de prendre en compte la douleur du peuple congolais dans la grande tragédie de la région des Grands lacs. Nous nous attacherons à nous battre, avec constance, pour la dignité des nôtres, encore trop souvent bafouée, sans attenter à la dignité des autres.

En 1945, le procès de Nuremberg a introduit une nouveauté absolue dans le comportement des Etats selon laquelle : le recours à la guerre n'était plus qu'une simple prérogative de l'Etat souverain; il pouvait au regard du droit international, être considéré comme un crime et ceux qui en étaient responsables pouvaient êtres accusés et condamnés. Autrement dit les responsables d'un Etat ne seront pas de criminels parce qu'ils auront simplement déclenché une guerre d'agression, ils le seront parce qu'ils l'auront menée de façon criminelle, violant les lois et coutumes de la guerre et commettant d'innombrables atrocités. C'est en général sur cette base qu'ont été condamnés les dirigeants de l'Allemagne nazie. Et nous estimons et espérons que ce principe connaîtra une application à l'issue de la crise des Grands lacs qui a horrifié le peuple congolais et plongé le Congo Zaïre dans l'obscurité.

Le génocide n'est pas un privilège, c'est une tragédie. La tragédie du peuple congolais liée à la politique belliqueuse du Rwanda et de l'Ouganda doit être dénoncée et reconnue. La minorer, la sous-estimer, la disqualifier mérite non simplement l'accusation politique, mais l'accusation judiciaire.

La réconciliation nationale a toujours été au centre des processus de normalisation politique. Or, l'expérience a montré que ce processus de réconciliation entre souvent en contradiction avec la nécessité de découvrir la vérité et de juger les responsables des violations graves des droits de l'homme. Cette contradiction s'est très souvent traduite dans la plupart des cas par des amnisties qui ont conduit à  une impunité juridiquement légitimée. Dans le cas de la République Démocratique du Congo, une question douloureuse se pose. Y a-t-il compatibilité entre la nécessité d'une réconciliation nationale, sans laquelle le processus de normalisation politique ne peut déboucher à  un règlement définitif de la crise congolaise, et l'établissement, tout aussi indispensable, de la vérité historique d'une décennie de guerre, de barbarie et de monstruosité sans égale dans les sombres et désolantes annales du crime au Congo, durant laquelle le peuple congolais a achevé de perdre son identité, son honneur et sa dignité, jusqu'à ce degré du désespoir et de la misère où les foules égarées de nos terres orientales de l'Ituri, de Goma, de Bukavu et l'immense majorité de nos concitoyens pense n'avoir plus rien à espérer ?

Peut-on construire la paix au Congo Zaïre sur la négation de son histoire douloureuse ? Le Congo, qui est systématiquement dépouillé et ruiné, le Congo, qui subit l'entreprise la plus horrible encore de démoralisation et de retour en barbarie, poursuivi diaboliquement par ceux qui ont décidé de sa disparition, demande, à la Communauté des Nations civilisées, au nom plus spécialement de tous ses morts qui nous regardent passer avec indifférence devant les restes de leurs dépouilles, que la justice soit faite.

Le peuple congolais demande si le droit international pénal est lent au point d'être absolument inefficace lorsqu'il s'agit de crimes d'une telle ampleur. Il n'espère pas que la Communauté des Nations civilisées puisse rendre la guerre, la barbarie, la monstruosité impossibles, mais il espère qu'une décision de justice placera la force du droit international, ses prescriptions et surtout ses sanctions, au service de la paix, de sorte que les hommes et les femmes de bonne volonté, dans toutes les régions du Congo, puissent avoir la permission de vivre sans en demander l'autorisation à quiconque, sous la protection du Droit de l'Humanité Organisée.

Le règlement définitif de la crise congolaise doit s'achever par un procès pour crime contre l'humanité congolaise, crimes de guerre ou collaboration avec l'ennemi. C'est que, dans tous les territoires congolais occupés par la rébellion en 1998, les violences ont été extrêmes et, dès l'agression et l'invasion du Zaïre, en octobre 1996, elles eurent massivement pour cible des populations civiles. Mais la guerre d'agression telle que définie par la Résolution 3314 (XXIX) de l'Assemblée générale des Nations Unies est-elle encore, selon la pratique internationale, un crime ? Les crimes d'un gouvernement contre ses propres nationaux ou du moins contre sa propre civilisation, les viols sexuels de la femme congolaise et toutes les formes de violence sur les congolais en période de guerre peuvent-ils encore être considérés comme des crimes contre l'humanité relevant d'une justice ? Ces questions ne sont pas neuves. Elles ont déjà été soulevées après la guerre au Liberia, le génocide au Rwanda. Les réponses ne sont pas plus claires qu'avant.

1
De l'organisation du procès pour crime contre l'humanité congolaise

Le privilège d'organiser dans l'histoire du Congo Zaïre le premier procès pour les crimes contre la paix nationale, contre l'humanité congolaise impose de graves responsabilités. Les crimes que la justice internationale et nationale chercheront à condamner et à punir ont été si prémédités, si néfastes, et si dévastateurs que la civilisation congolaise ne peut tolérer qu'on les ignore, car elle ne pourrait plus survivre à leur répétition. Que la nation congolaise, écrasée par la barbarie et profondément blessée, mais exaltée par sa victoire finale, arrête et livre volontairement ses ennemis captifs au jugement de la loi, est un des plus grands tributs que la force obscure et primitive ne payera jamais à la raison éclairée.

Il s'agit de mettre pénalement hors d'état de nuire toutes les médiocrités qui écument et ruinent la nation congolaise. Avec les délinquants et criminels de la nation, il n'y a point à pactiser, mais seulement à décider : tout ou rien ! Mille vies politiques indignes d'être vécues dans les institutions de l'Etat doivent être mises hors d'état de nuire le Congo Zaïre. Mais une telle action pénale ou du moins la nécessité de découvrir la vérité et de juger les responsables des violations graves des droits de l'homme qui ont endeuillé la nation congolaise, n'entre-t-elle pas en contradiction avec la réconciliation nationale qui est au centre même du processus de pacification, de sécurisation, de stabilisation et de démocratisation du Congo ?

1.1
Le sens du procès

L'organisation de ce procès sera un événement majeur de l'histoire du Congo. Ce procès aura entre autres fonctions de faire entrer les massacres de nos compatriotes, dans les conditions les plus horribles, dans la mémoire collective de la nation congolaise et dans la conscience universelle. Le procès que nous préconisons contre les responsables des atrocités au Congo a trait à la crise planifiée des Grands lacs, et non aux actes individuels de cruauté qui se sont produits hors de tout plan concerté de la crise des Grands lacs. On ne saurait être plus clair. Crimes contre la paix, crimes de guerre, crimes contre l'humanité congolaise, tout découle du complot, du plan concerté sur la déstabilisation du Congo Zaïre qui se met en place à la suite du génocide au Rwanda. Car, c'est en exécution du plan concerté sur la déstabilisation du Congo que se déclenche la rébellion avec la naissance des partis politico militaires, des mouvements rebelles soutenus par certains Etats voisins, la militarisation des jeunes mineurs et débouche sur la crise des Grands lacs qui a endeuillé le Congo. Ce procès doit constituer un historique bien documenté de ce qui était, je suis convaincu, un plan d'ensemble, conçu en vue d'inciter à commettre des agressions et les actes de barbarie au Congo qui ont indigné le monde, les nations pacifiques et civilisées. Il s'agit là pour moi du sens qui doit être celui de ce procès.

Le travail de la justice tentera de démontrer que toute cette criminalité organisée et massive découle de ce que je me permettrai d'appeler un crime contre des légitimes diversités humaines et patrimoniales qui fondent la nation congolaise, je veux dire d'une doctrine affairiste criminelle qui, niant toutes les valeurs spirituelles, rationnelles ou morales sur lesquelles les peuples ont tenté depuis des millénaires de faire progresser la condition humaine, vise à rejeter la nation congolaise dans une barbarie des peuples primitifs, mais également dans une barbarie démoniaque puisque consciente d'elle-même et utilisant à ses fins tous les moyens matériels mis par la Connaissance étoilée à la disposition de l'homme. Les êtres humains arrachés à la vie dans cette guerre sans cause légitime constituent le plus horrible butin de cette crise congolaise déchaînée dans la haine et la destruction. Ce crime contre la condition humaine congolaise, voilà bien la faute des responsables de la tragédie congolaise. Avec ce procès, le besoin des populations martyrs du Congo Zaïre sera satisfait et leurs souffrances n'auront pas été vaines pour le progrès de la condition humaine dans notre espace sous-régional.

Nous sommes dès à présent déterminés à poursuivre, à rechercher, à juger et à condamner les criminels, sans distinction d'origine, et à veiller à l'exécution des sentences dans le cadre d'une juridiction spéciale nationale et en coopération avec la justice internationale.

1.2
La notion du crime contre l'humanité congolaise : le « congolocide »

La grande question qui n'est pas encore juridiquement tranchée est celle de la qualification des crimes commis au Congo Zaïre. Certains évoquent le génocide, d'autres préfèrent parler de crimes à grande échelle ou des massacres. Rien n'est clair. C'est pourquoi sur cette question, pour ce qui nous concerne, le Congo Zaïre demandera au moment venu un avis consultatif à la Cour Internationale de Justice (CIJ) sur la qualification des crimes commis dans notre pays au regard de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies le 9 décembre 1948 et ce, conformément à l'article 96 de la Charte des Nations Unies et du Chapitre IV du statut de la Cour.

Le grand mérite de ce procès résidera donc sans doute, dans la définition même de ce que l'on doit, à juste titre, qualifier des crimes contre l'humanité congolaise. En attendant l'avis consultatif de la Cour Internationale de Justice (CIJ) sur cette question, je parlerai de « congolocide ».

En effet, si le crime contre la condition et contre la dignité de l'Homme congolais vise des actes inscrits dans la Convention pour la prévention du génocide, il se caractérise surtout en ceci qu'il atteint non seulement ses victimes directes mais également tous les membres de la grande communauté humaine congolaise. Il s'agit donc d'un désastre national, dont le procès, vecteur principal de la mémoire, en procédant par une reconstitution vivante de ce qu'a été la tragédie congolaise, va permettre de mettre en lumière la spécificité du crime contre l'humanité congolaise ou « congolocide ».

Les actes criminels qui seront soumis à la juridiction du Tribunal et entraînant une responsabilité individuelle comprennent, sans y être limités, l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, les viols, les mauvais traitements ou la déportation pour les travaux forcés, ou pour tout autre but des populations civiles dans les territoires occupés, les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux, le pillage des biens publics ou privés et du patrimoine naturel national congolais, la destructions sans motif des villages et des camps de réfugiés depuis le déclenchement de la crise des Grands lacs en octobre 1996. Ils seraient également qualifiables de crimes : les actes inhumains et les persécutions qui, au nom d'un Etat ou d'un Pouvoir pratiquant une politique d'hégémonie idéologique, ont été commis de façon systématique non seulement contre des personnes en raison de leur appartenance à une collectivité ethnique, linguistique ou religieuse, mais aussi contre les adversaires de cette politique, quelle que soit la forme de leur opposition.

En définitive, le « congolocide » se propose plutôt de signifier un plan coordonné de différentes actions qui ont visé à détruire les fondements essentiels de la vie des populations et ethnies congolaises. Les objectifs de ce plan ont été, comme la réalité les a démontrés, la désintégration des institutions politiques, administratives et sociales du Congo, des sentiments nationaux, de la vie économique, et la destruction de la sécurité personnelle, de la liberté, de la santé, de la dignité et même des vies des individus qui appartiennent à des tributs et ethnies congolaises. Le « congolocide » est dirigé contre ces tributs et ethnies en tant qu'entités composantes de la nation congolaise, et les actions qu'il a entraînées ont été menées contre des individus, non seulement en raison, très souvent pour certains, de leurs qualités individuelles, mais parce qu'ils sont membres des tributs et ethnies congolaises.

1.3
La compétence de la justice congolaise

La compétence de la justice congolaise découle tout naturellement de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies le 9 décembre 1948.

Il est bien dommage que la compétence temporelle de la Cour Pénale Internationale (CPI) ne commence qu'après l'an 2002. Tous les faits antérieurs à cette période, qui échappent donc à son jugement, seront donc du ressort de la souveraine justice congolaise et ce, conformément à l'article 6 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, parce que au Congo il y a bien eu du génocide nous en sommes convaincus. Et selon les dispositions dudit article : « les personnes accusées de génocide ou de l'un quelconque des autres actes énumérés à l'article 3 seront traduites devant les tribunaux compétents de l'Etat sur le territoire duquel l'acte a été commis (...) ». Il est donc normal que ceux qui ont commis leurs crimes sur le sol congolais soient ramenés sur la scène de leurs crimes et jugés par les peuples auxquels ils avaient attentés, qu'ils soient accusés individuellement ou à titre de membres d'organisations ou de groupements incriminés, ou à ce double titre. L'administration de la justice congolaise devra remonter toute la chaîne de responsabilité en déférant devant la barre non seulement des simples exécutants mais surtout les « cerveaux » des atrocités qui ont ensanglanté et endeuillé le Congo Zaïre depuis octobre 1996.

Ce procès aura pour but principal, entre autres, de châtier les coupables de ce grand crime à la mesure de leurs forfaits, quel que soit le degré de responsabilité des auteurs. Le sens commun de l'humanité exige que ce procès ne soit limité à la simple punition des crimes ordinaires commis par de petites gens. Il faut que la sanction atteigne d'abord et surtout les hommes qui possèdent de grands pouvoirs et qui en ont fait un usage délibéré et concerté, afin de mettre en mouvement une série de maux qui n'ont épargnés aucun foyer au Congo Zaïre. La situation officielle ou du moins le statut officiel soit comme responsable politique, soit comme haut fonctionnaire, soit comme officier supérieur des armées ne sera considérée ni comme une excuse absolutoire, ni comme un motif de diminution de la peine et que le fait que l'accusé a agi conformément aux instructions de son gouvernement, de son mouvement politique ou d'un supérieur hiérarchique ne le dégagera pas de sa responsabilité, mais pourra être considéré comme un motif de diminution de la peine si le tribunal décide que la justice l'exige. Un des éléments importants de ce procès sera la mise en accusation des organisations ou mouvements politico-militaires, car ils furent, selon nous, les instruments principaux du plan concerté. Nous sommes convaincus qu'au sein de ces organisations ou mouvements, qu'il conviendra de désigner, voir de définir, se trouvent des centaines de milliers de criminels ayant permis de perpétrer à une large échelle les crimes commis pendant cette grande crise des Grands lacs, et qu'il sera impossible d'organiser des procès individuels pour une telle multitude. Pour nous, cette situation est simple : démontrer qu'une organisation politico-militaire est criminelle, comme peut l'être une organisation de malfaiteurs ; si elle est, ses membres le sont aussi. La tâche de la justice consistera alors simplement à montrer l'affiliation du présumé coupable à l'organisation. Ainsi, les condamnations pourront être massives, tout en évitant l'écueil de l'affirmation d'une culpabilité collective contraire à tous les principes généraux du droit.

1.4
De la damnation de la mémoire :
sanction suprême pour les condamnés à la rupture du fil de l'existence physique

Il s'en suit de tout ce qui précède que ce procès n'aura qu'un succès partiel si les criminels y survivaient alors que nous aurons versé notre sang pour le salut du Congo Zaïre. Notre attitude envers les criminels est donc uniquement fondée sur l'espoir de leur disparition. Et nous sommes convaincus que les peines de privation de liberté et même les peines de réclusion à vie seront, pour des actes incriminés, regardées comme des signes de faiblesse. Un effet de frayeur efficace et durable ne pourra être atteint que par la peine de mort ou par des mesures propres à maintenir les proches et ceux qui auront la tentation de recommencer une nouvelle fois une telle aventure criminelle dans la certitude sur le sort des coupables. Nous avons le sévère devoir d'apprendre aux hommes politiques congolais ou du moins à tous les Congolais et à toutes les personnes qui ont participé directement à l'effondrement de notre pays et qui échapperont à  l'ultime condamnation, une dure leçon : ils doivent changer de mentalité pour pouvoir réintégrer la nation congolaise civilisée.

La nation congolaise éprouvée doit se débarrasser de tout sentiment de pitié. Nous devons mettre hors d'état de nuire tous ces criminels, partout où nous en trouverons, et partout où il y en aura la possibilité. J'espère que la rupture du fil de l'existence physique de tous ces criminels sera le dernier acte de cette tragédie qu'aura été la crise congolaise, et que chacun saura en tirer la leçon qui convient pour rétablir la paix intérieure de notre nation et l'entente entre toutes les populations, ethnies et tribus du grand Congo Zaïre.

Mais la rupture du fil de l'existence physique ne nous apparaît pas comme une sanction proportionnée à l'envergure du forfait et susceptible d'apaiser la douleur et la peine du peuple congolais. Aussi, nous devons adopter une méthode radicale pour la punition des hommes, et tout particulièrement pour ceux qui ont incarné la criminalité dans le pouvoir quel qu'il soit. Il ne suffit pas seulement d'exécuter celui qui est condamné à mort pour crime contre l'humanité congolaise, il faut remonter jusqu'à sa naissance et l'abolir dans la totalité de son cycle terrestre. Il faut effacer toute trace de ce qui a marqué sa présence et de ce qui peut matérialiser son souvenir. Il ne faut pas remettre sa dépouille mortelle à sa famille. Il faut l'incinérer et disperser ses cendres dans l'« Achéron ». Ainsi, les grands criminels de la tragédie congolaise n'auront pas de sépultures où d'éventuels partisans pourraient développer un culte à ceux qu'ils considéreraient comme des martyrs. C'est la damnation de la mémoire. La justice congolaise prononcera donc une damnation éternelle contre la mémoire des diaboliques humains qui ont incarné la tragédie macabre du peuple congolais. Et à l'issu de ce procès historique interviendra l'abolition effective et donc définitive de la peine de mort au Congo Zaïre. Que la Providence protège le Congo et lui rende sa grandeur. Mon souhait est que le Congo retrouve son unité et sa cohésion.

2
La réconciliation nationale sur la base de l'adage E pluribus unum
[1]

Le principe de l'humanité doit dépasser le crime mais pas la douleur du crime. Seuls le pardon et la réconciliation ont le pouvoir d'adoucir la douleur du crime. Après le grand procès pour crimes contre l'humanité congolaise, la réconciliation nationale sera l'occasion pour la classe politique de demander et obtenir le grand pardon du peuple congolais. C'est dans ces conditions qu'une fois les esprits apaisés, pourra démarrer le processus de reconstruction de notre pays.

L'entreprise de la reconstruction du Congo passe donc avant tout par la réconciliation nationale. Aucun fils ou fille digne de notre pays ne peut prétendre résoudre seul la crise que traverse aujourd'hui notre pays. A défaut d'une réconciliation nationale, l'anarchie présente expose notre patrie à l'éclatement.

Poser les fondements d'une véritable réconciliation nationale entre toutes les populations, ethnies et tribus du Congo Zaïre comme préalable à tout processus de reconstruction de notre pays sur la base de l'adage E pluribus unum qui veut dire « un à partir de plusieurs » correspond à la réalité sociologique et anthropologique de notre pays. En effet, nous sommes un peuple, une nation à partir de plusieurs ethnies et tribus.

Lorsque l'on cherche à comprendre pourquoi la nation congolaise est tant éprise d'unité et de refus du communautarisme ethnique ou tribal, il n'est pas inutile de convoquer son histoire douloureuse et ses origines. Le Congo Zaïre est une nation créée par la colonisation belge au centre de l'Afrique. Sa particularité d'être une nation à partir de plusieurs peuplades, le Congo la doit probablement, à l'origine, à la taille de son territoire et à sa géographie de carrefour de l'Afrique centrale. Notre territoire est l'un des éléments fondamentaux de l'identité nationale, non seulement par la beauté et l'histoire de ses paysages, de ses forêts, de son fleuve et ses cours d'eaux, de ses vallées, de ses plaines, mais aussi par sa grande superficie et sa situation géographique en Afrique centrale, qui l'ont ouvert, dès l'origine, aux flux migratoires. Nous devons assumer d'avoir une identité commune et des origines diverses.

Je suis persuadé que la nation a plus d'avenir encore que de passé, qu'elle n'interdit rien, ni la reconnaissance de la multiplicité des histoires individuelles faites souvent de cultures entremêlées et de métissage. Mais si les histoires individuelles sont multiples, l'histoire collective, l'histoire nationale est une.

Et je pense donc qu'il est impérieux, pour reconstruire ensemble notre patrie sur des nouvelles bases, de rétablir entre tous les Congolais la Chaîne d'Union Nationale rompue par une décennie de déchirure et par de regrettables exclusives.

En effet, éclairer par une étoile flamboyante venue de l'orient congolais et témoin de la tragédie que vive les nôtres dans la Région des Grands lacs, notre mission sacrée est de rassembler ce qui est épars dans une chaîne d'union nationale : c'est-à-dire rassembler tous les Congolais éparpillés sur la terre, tout en respectant leurs différences et leurs spécificités, dans la liberté de conscience politique, religieuse et philosophique et une parfaite tolérance. La diversité congolaise ne doit pas se transformer en cacophonie, elle doit plutôt nous rassembler dans une chaîne d'union nationale.

Et cette chaîne d'union nationale est illustrée par l'emblème que l'UNIR MN utilise et dont je proposerai, le moment venu, son adoption comme emblème nationale: symbole d'une nation assumant son passé, fière de son héritage et de ses valeurs, soucieuse de préserver sa cohésion pour se préparer à l'avenir.

La réunion délibérée des trois emblèmes nationaux dans notre emblème symbolisant la matérialisation de trois principales périodes historiques du Congo Zaïre en une seule et unique conscience, est l'illustration de la réconciliation. Cet emblème vise la réconciliation du peuple du Congo Zaïre avec lui-même, son génie national, ses traditions, son essence communautaire et avec sa foi en ses propres forces. Cet emblème, c'est aussi l'illustration d'une alliance qui rétablit le lien entre les ancêtres, la communauté des vivants et l'Être suprême (voir la couverture de l'ouvrage).

Par la réconciliation nationale à travers cet emblème, nous voulons permettre l'établissement des dialogues des contraires. Cette réconciliation nationale, c'est aussi un contrat sacré et réfléchi conclu entre plusieurs fils et filles du Congo Zaïre aux aspirations différentes mais unis dans la volonté de se ressourcer dans les valeurs ancestrales tout en construisant un Etat moderne.

Pour réconcilier les fils et les filles du Congo Zaïre j'adresse un message simple à  la nation : Ecoutons le message qui émane depuis une décennie, de nos tombes de l'ITURI, du KIVU, de Maniema, du Katanga, de l'Equateur, du Kasaà¯, du Bas Congo, du Bandundu, de Kisangani, de Kinshasa et de toutes les contrées du Congo Zaïre: la guerre est une chose horrible ! Gardons nous de l'oublier. Veillons à  ce que les générations futures ne soient pas confrontées à  nouveau aux larmes, au deuil et aux ruines. Renonçons à  ce qui sépare. Recherchons tout ce qui nous unit. Nous devons nous admettre pour nous unir, pour revenir ensemble à  notre propre source.

Nous sommes nous-mêmes nombreux à  avoir éprouvé les blessures de notre pays, à  avoir connu le chagrin, la douleur des séparations, la présence de la mort, à  cause tout simplement de l'inimitié des hommes du Congo Zaïre entre eux. Il faut transmettre, non pas cette haine, mais, au contraire, la chance des réconciliations que nous devons, il faut le dire, à  ceux qui, dès 1958-1964, eux-mêmes ensanglantés, déchirés dans leur vie personnelle le plus souvent, ont eu l'audace de concevoir ce que pourraitêtre un avenir radieux, fondé sur la réconciliation nationale et sur la paix. Nous devons honorer nos morts, nous devons nous réconcilier avec nos morts. Au Congo Zaïre nous avons le respect des morts, et plus encore lorsque cette mort s'identifie aux sacrifices pour la patrie. Nous devons nous réconcilier avec notre histoire et sans esprit de revanche.

Nous devons reconnaître et assumer toute l'histoire, même la plus douloureuse de notre patrie. Telle est la justification de cet emblème unitaire.

La réconciliation nationale est un moment essentiel dans la consolidation de la paix au Congo Zaïre et dans la sous région. Notre pays, qui est vaincu depuis une décennie, a connu par la révolte du corps et de l'esprit devant l'horreur des massacres, de la misère, l'oubli de toutes les valeurs et de toutes les vertus humaines, de la vie, du respect de la vie, et donc de l'espoir. C'est pourquoi la réconciliation nationale, qui peut paraître comme un événement où la victoire et la défaite se mêlent, où chacun compte et pleure ses morts, en oubliant parfois de s'émerveiller que de ces morts soit née la prise de conscience de ce qu'une nation peut faire et de ce qu'elle ne doit pas faire, de ce que l'avenir attend et de ce qu'il interdit, cette réconciliation nationale, donc, doit précisément être le moment d'une prise de conscience qui va changer le cours de notre histoire nationale.

La réconciliation nationale entre toutes les populations, ethnies et tribus du Congo doit être entreprise comme le préalable à la mise en place des bases d'un jeu politique clair et responsable, comme le préalable au processus de la refondation nationale. D'où l'importance majeure d'une opération de concorde civile sagement conduite par des hommes et des femmes politiques responsables.

La vocation de la réconciliation nationale est de s'unir, de se rassembler, de s'identifier au projet de reconstruction de notre pays. Je ne préconise pas une révolution brutale faisant table rase du passé. Bien au contraire, la réintégration de tous les acteurs dignes comptant derrière eux une grande partie de la population permettra une réconciliation effective et rapide.

La réconciliation nationale est aussi et avant tout une réconciliation entre les différentes générations. Bien que les générations post-coloniales constituent le fer de lance des mutations profondes que nous entendons imprimer à notre pays, il est évident que l'expérience accumulée par les générations précédentes reste précieuse pour l'édification d'une nouvelle et moderne République du Congo Zaïre.

Le premier acte de réconciliation nationale est l'institution d'un dialogue national souverain à Kinshasa, capitale de la République. Il s'agit de la convocation immédiate d'une table ronde, d'une durée n'excédant pas 20 jours, des principaux acteurs politiques et de ceux de la société civile, pour un nouveau consensus national.

La réconciliation nationale est, enfin, l'occasion pour la classe politique de demander et obtenir le grand pardon du peuple du Congo Zaïre. C'est dans ces conditions qu'une fois les esprits apaisés, pourra démarrer le processus de reconstruction de notre pays.


1 Cet adage est également gravé dans la devise américaine