Frédéric Boyenga-Bofala
Un État congolais fort, efficace et stratège

CHAPITRE PREMIER

Affirmer la légitimité d'un Etat congolais fort, efficace et stratège

Si on veut un changement politique réel, une véritable alternative, il faut commencer par le commencement, et le commencement, pour nous au Congo Zaïre, c'est le déploiement de l'Etat, l'Etat congolais fort, efficace et stratège garant de l'ordre public, de l'intérêt général et de la cohésion sociale.

Nous ne devons pas renoncer aux valeurs républicaines pour faire face à la grave crise d'Etat que nous traversons depuis plus d'une décennie. La réponse aux problèmes du Congo Zaïre ne réside pas dans l'ultralibéralisme affairiste  «kabiliste » ou le démantèlement de l'Etat congolais. Plus que jamais, nous avons besoin d'un Etat fort, mais qui soit efficace, au service d'un projet national cohérent et solidaire. Et de collectivités infra étatiques provinciales capables de traiter des problèmes au plus près des populations.

Nous avons besoin d'un Etat régalien fort et d'un Etat stratège puissamment déterminé et incitatif pour pousser les entrepreneurs à créer des richesses et leurs entreprises à créer des emplois, et pour pousser nos collectivités infra - étatiques à développer les territoires. C'est à quoi le Congo Zaïre doit parvenir, c'est retrouver le chemin de l'effort et de l'excellence au service de tous. Ce dont nous avons besoin, c'est d'un pays dans lequel les hommes et les femmes, créateurs et travailleurs, sont mis en condition de produire leurs efforts afin de tirer le développement économique, tandis que les personnes fragiles sont prises en charge et guidées vers des efforts à leur mesure, dans une approche de responsabilité et de fraternité qui leur rend leur dignité.

Ma perspective est celle de la pacification sociale et étatique du Congo Zaïre, sous l'égide des droits de l'homme harmonieusement combinés au développement du commerce, de la marchandise, des affaires et de la responsabilité individuelle dans un Etat régalien fort et un Etat providence responsable et non utopique.

- L'Etat régalien qui fait actuellement et depuis belle lurette défaut au Congo, sera donc le garant des droits imprescriptibles de l'individu. Ses missions consisteront en la préservation de l'Etat de droit par l'administration d'une justice de qualité, avec des délais de jugement réduits, l'instauration d'une sécurité publique complète sur l'intégralité du territoire national, et la préservation de la souveraineté et de l'indépendance nationales dans le respect de la Charte des Nations Unies. Cet Etat régalien fort doit reprendre le contrôle des zones non administrées dans lesquelles il est aujourd'hui quasi absent. Il doit y réimplanter les services publics essentiels qui font différence entre une zone de non droit et une ville républicaine.

- L'Etat providence, dont la mission est de garantir les droits réels fondamentaux que sont les accès à l'éducation et la santé publique, de mettre en œuvre un minimum d'assurance collective contre les risques de la vie et d'organiser une solidarité sociale de nature à aider les citoyens les plus défavorisés à se réinsérer activement dans la société, sera au centre de la mission de la refondation nationale. Il contribuera à permettre à l'individu de s'élever à la dignité de citoyen. Il sera chargé de s'assurer que la collectivité nationale dispose bien des infrastructures et des capacités compétitives lui permettant de développer le niveau de vie et le bien-être de Congolais dans le moyen/long terme.

Avec l'instauration de l'Etat providence non utopique, le centre de gravité que nous voulons retrouver au Congo Zaïre est un point de force et d'équité qui vise à donner les bases pour avancer avec confiance : une éducation de qualité, une santé publique qui n'oublie personne, des emplois rémunérateurs ou des formations qui permettent de trouver ou de retrouver du travail, une retraite décente à la mesure du possible.

Pour que ce nouvel Etat congolais soit efficace, nous devons concevoir les modalités de son intervention, dans les deux formes qui viennent d'être distinguées, en sorte de créer les conditions de cette efficacité. Et un Etat congolais efficace et stratège est un Etat qui atteindra les objectifs qui lui seront assignés par le corps politique, en dépensant le moins possible, tout en fournissant la qualité de service la plus élevée possible. Et comme nous le verrons en matière de gestion de services publics, pour apprécier l'efficacité de l'action publique, il faudra lui assigner des missions évaluables sur la base de critères objectifs. Nous devons bien comprendre que des missions trop générales ou trop vagues ne pourront pas donner lieu à  évaluation.

Garantir l'ordre républicain

En ce qui concerne la sécurité intérieure, la justice, la police et l'ordre public, l'Etat doit garantir l'ordre républicain, affirmer avec toute la fermeté nécessaire le respect de l'autorité.

L'axe principal de cette politique est la recherche du compromis entre l'ordre public et les libertés publiques. L'action en matière de sécurité s'appuiera sur une triple démarche de prévention, de dissuasion et de répression. C'est un devoir impérieux que de mettre sur pied une police vraiment nationale et républicaine, bien équipée, ne vivant pas au crochet de la population parce que très mal rémunérée, bénéficiant d'une solde consistante et régulièrement payée. Dans ce même ordre d'idée, nous allons développer une police de proximité, accessible, efficace, au contact direct et permanent de la population. Cette police doit posséder la capacité de maintenir l'ordre et, s'il échet, de le rétablir sur toute l'étendue de la République.

Pour assurer le respect des droits de l'homme, la formation de la police et de la justice doit tenir compte des exigences essentielles de l'Etat de droit. Enfin, le mouvement associatif devra être encouragé afin de soutenir l'éveil de l'esprit civique. Ces encouragements toucheront tous les aspects de la vie politique, économique et sociale. Cette vision globale permet d'y intégrer les acteurs du jeu politique afin de mieux responsabiliser la classe politique face aux exigences de la stabilité politique et de la gouvernance démocratique.

Instaurer un Etat de droit, c'est accorder une place prépondérante à la justice, sans laquelle la paix civile est impossible et sans laquelle le travail devient aléatoire.

Dans ce domaine, nos priorités visent à  rétablir la force de la loi et l'autorité judiciaire, à  définir une nouvelle politique pénale respectueuse de l'Etat de droit et adaptée aux mutations enregistrées dans l'espace judiciaire international, à moderniser l'appareil judiciaire en le dotant des moyens adaptés à ses missions et aux exigences de la démocratie, à améliorer les procédures, à garantir aux justiciables l'égal accès au juge: à titre d'exemple l'instauration de l'aide judiciaire pour les plus démunis. Pour garantir le déroulement serein et indépendant des procédures, il sera instauré un contrôle de la justice sur l'action et le fonctionnement de la police judiciaire que nous entendons mettre en place. Il faudra également améliorer la formation, les conditions de travail, et la situation sociale des magistrats. La modernisation de la justice sera accompagnée d'une nouvelle politique de formation des avocats et d'une politique pénitentiaire pour humaniser les conditions de vie dans l'univers carcéral dans notre pays ce qui implique la mise en place des programmes de formation du personnel pénitentiaire.

En matière de police et l'ordre public, la mission principale de la police doit être la sécurisation de tous les centres urbains et ruraux du pays par une présence permanente sur le terrain et par une qualité d'intervention susceptible d'être mesurée sur la base de critères de vitesse d'intervention et de contrôle des situations en cours. L'objectif poursuivi est d'assurer le maintien de la tranquillité publique, la liberté d'aller et de venir, la sécurité des personnes et des biens, le respect de l'Etat de droit. Il n'y aura pas d'Etat vraiment républicain sans liberté réelle et sans sécurité garantie est respectée, pour tous et partout.

Cette politique de sécurisation publique par la police passera par deux stratégies qui sont d'une part, la mobilité et les communications aux fins de pouvoir accomplir sa mission première d'être présente et efficace partout, et d'autre part le développement d'une police de proximité, accessible, efficace, au contact direct et permanent de la population, au plus près des réalités : dans les quartiers, les villes ou les agglomérations.

Certaines missions de justice spécialisées ou de sécurité interne pourront être confiées à des acteurs privés soumis à un contrôle précis en fonction d'un cahier des charges tout aussi précisément rédigé. Mais les missions de justice, police et sécurité extérieure constituent le  «cœur » de métier de l'Etat et il doit conserver un contrôle direct sur l'exécution de ces missions. Pour chacune d'elles, des indicateurs d'efficacité seront définis, des responsables seront désignés et la non réalisation des missions sera sanctionnée.

Redonner confiance dans la vie publique, restaurer l'esprit civique, retrouver une conscience citoyenne et développer la citoyenneté au quotidien

Au début de cet ouvrage je relevai le procès en incapacité et en inaptitude des congolais à diriger leur pays. Pour nos détracteurs, c'est d'abord le tempérament congolais qui rend impossible tout changement. Et l'on entend, derrière les paroles de cette chanson, une petite musique que nous connaissons bien : un peuple jouisseur et qui se résume en bière, argent et femmes, rétif à toutes les disciplines et à tous les efforts.

Je ne crois à rien de ce mythe salissant. Je ne vois rien dans l'histoire du peuple congolais qui invite à penser que nous aurions moins de vertu nationale, de courage, d'allant, de sens du sacrifice que nos voisins et concurrents. Tous les procès intentés au peuple congolais, je les rejette, et je les dénonce. D'abord parce que je ne crois pas qu'il y ait des peuples supérieurs aux autres. Je crois que tous les peuples ont leur personnalité et leur mémoire, mais qu'aucun n'est disqualifié dans le grand jeu du monde.

La politique n'est pas un «job » c'est une mission de grande gravité. Malheureusement, nous avons à la tête du Congo des hommes sans idéal quelconque et qui ont comme seul réflexe le pouvoir, le gain, la recherche des profits matériels. Nous avons des hommes d'affaires aux postes politiques. C'est notre démocratie en germe qui s'en trouve affaiblie. Notre comportement citoyen qui se manifeste depuis plus d'une décennie par l'absence de tout esprit civique, révèle une discordance dont nous souffrions déjà depuis longtemps sans pouvoir nous rendre compte exactement de sa nature et de ses causes. Comment exiger le patriotisme à un peuple qui n'a plus de repères républicains depuis le début des années 80 ? Le peuple du Congo Zaïre doute de la vertu républicaine de ceux qui le dirigent. Il ne croit plus aux vertus de la politique. C'est la Patrie, là  encore, qui s'en trouve affaiblie. L'absence d'un Etat fonctionnel a fait perdre au peuple congolais les notions de patrie, de nation et de citoyenneté. Mais ce ne sont pas les pieux discours sur la citoyenneté qui réintégreront nos compatriotes dans la vie civique en leur inculquant le respect de la loi. C'est seulement la reconstruction d'une communauté nationale réelle qui le pourra. Il faut restaurer la confiance dans la communauté de destin national.

En effet, il n'est pas concevable qu'un peuple puisse s'intéresser à la vie publique sans qu'on lui ait donné auparavant conscience de sa citoyenneté. Notre souci d'établir les bases d'un jeu politique autour d'enjeux démocratiques rénovants exige d'améliorer les conditions d'exercice de la citoyenneté, de retrouver des valeurs de civilité et de civisme. Pour ce faire je préconise la mise en place d'une Charte des droits fondamentaux et des obligations civiques du citoyen, dans laquelle seront définis nos droits civiques face à l'Etat et nos obligations citoyennes envers l'Etat. Cette Charte des droits fondamentaux et des obligations civiques du citoyen sera annexée à la Constitution.

Cette Charte si elle pourra nous aider à restaurer l'esprit civique, à retrouver une conscience citoyenne et à  développer la citoyenneté au quotidien, le reste du travail ne peut être que le fruit de notre propre conscience à  bâtir une nation digne. Par notre propre volonté et conscience citoyenne, nous devons mettre fin à l'inconduite politique, à l'irresponsabilité, et aux mentalités inciviques qui ont été modelées par des rapports sociaux d'une vie politique de trente années de pensée unique que les bouleversements politiques de mai 1997 n'ont fait que renforcés et sacralisés, au risque que notre pays soit exposé à une disparition pure et simple, parce que nous n'aurons pas été capables de mettre en place un Etat capable d'assurer la cohésion sociale, le relèvement du niveau de vie, l'amélioration constante des conditions de vie et d'emploi, le développement, la défense et la sécurité de notre pays.

L'instauration d'un service national citoyen, car seul, celui qui aura appris à apprécier la grandeur historique et intellectuelle de la nation congolaise, pourra ressentir, et ressentira le sentiment de lui appartenir. On ne combat que pour ce que l'on aime; on n'aime que ce qu'on estime; et pour estimer, il faut au moins connaître, dit-on. Ce service national fondé sur la conscription jouera un rôle fondamental de brassage social et de trait d'union entre la nation et la Nouvelle Armée Nationale (NAN) qui sera mise en place. L'introduction du service national obligatoire pour tous les jeunes garçons et filles d'une durée de deux ans permettra à la nation d'être psychologiquement préparée à  faire face à toute agression contre le Congo. Toutefois, pour répondre aux conditions sociales, psychologiques et techniques actuelles, il prendra des formes multiples. Au service militaire pour la défense de la patrie, s'ajoutera une nouvelle forme de service civil. Ce service pourra se faire dans les services de proximité des collectivités locales, les associations à but social ou humanitaire.

Un ministère de la jeunesse, du redéploiement de la jeunesse et de l'intégration des jeunes dans la refondation nationale sera mis en place. Il sera chargé à ce titre de l'encadrement civique de la jeunesse congolaise dans le but de lui inculquer les principes de l'idéologie patriotique, les principes de la défense de la patrie en temps de paix et en temps de guerre. Tout congolais doit servir le Congo Zaïre. Ce nouveau ministère travaillera en liaison directe avec les ministères de la Défense, de la Sécurité intérieure et celui de la formation professionnelle.

Toute mon action sera orientée vers un but : redonner espoir à la jeunesse congolaise. Je lui proposerai de bâtir avec elle la nouvelle société congolaise, une société de l'intelligence mais aussi de la fraternité et de la générosité. Les jeunes veulent se battre pour des valeurs de progrès et de justice. Les causes ne manquent pas : il faut les aider à s'y investir en leur donnant les moyens.

Aucun horizon ne peut s'ouvrir si nous ne réglons pas d'abord tous ensemble la question du devenir de la jeunesse congolaise. Mon objectif est de tout faire pour que la jeunesse congolaise trouve son compte dans le mouvement de la refondation nationale, que le plus grand nombre de jeunes puisse bénéficier le plus vite possible d'un encadrement dynamique pour leur avenir. J'ai conscience qu'il faut pour cela de l'ambition et surtout des moyens. Le rôle d'un chef de l'Etat c'est aussi de trouver les moyens pour la concrétisation du projet de la reconstruction du pays.

Dans le cadre du service national, la jeunesse congolaise prendra une part active dans le programme de la rénovation de la vie sociale des quartiers, dans le cadre du grand chantier de la rénovation urbaine.