Frédéric Boyenga-Bofala
De la fin de la crise des Grands Lacs

Deuxième volet du plan

La mise en place de la Nouvelle Alliance intime
République Démocratique du Congo, Rwanda,
Burundi, Ouganda, Tanzanie, Soudan du Sud :
L'Alliance confédérale des Etats des Grands Lacs
(l'ACEGL)
L'Alliance

Il n'y a pas un pays au monde qui peut regarder avec mépris 184 millions de Congolais, de Rwandais, d‘Ougandais, de Burundais, de Tanzaniens et de Sud Soudanais qui se mettraient ensemble pour se sauver : pour se sauver militairement, pour se sauver politiquement et pour se sauver économiquement. Bien au contraire, un tel rassemblement, le plus vaste processus socio-économico-politique d'une région qui veut renaître de ses cendres, est du voeu de tout le monde. Mais je sais bien que ce sera une tâche de longue haleine et qui nous coà»tera plusieurs années d'efforts. Il n'y aura pas d'union des Etats des Grands Lacs décisive et absolue avant cinq ou dix ans d'ici. Mais la durée de cet effort, les difficultés qu'il faudra surmonter, le nombre des obstacles qu'il faudra vaincre, est-ce de nature à  nous décourager ? Certainement pas, parce que je vois ce que pourraitêtre l'Organisation des Etats des Grands Lacs si se réalise maintenant ce qu'il y a trente ans était le rêve de beaucoup d'entre nous avec la Communauté Economique des Pays des Grands Lacs (CEPGL). L'oeuvre à  laquelle nous allons nous atteler est une oeuvre grandiose. Elle peut, si elle réussit, accomplir à  tous points de vue une véritable révolution dans cette partie du Monde, dans cette partie de l'Afrique. En effet, le règlement des principaux problèmes, matériels et moraux, consécutifs à  une décennie de guerre aura bientôt libéré la nouvelle région des Grands Lacs de ce qui grevait le plus lourdement sa psychologie, autant que son économie. La région des Grands Lacs doitêtre dès maintenant, avec des hommes de bonne volonté, disponible pour un effort positif et qui réponde à  un ordre nouveau. Heure décisive, où la nouvelle région des Grands Lacs attentive peut disposer elle-même de son propre destin. S'unir pour vivre et prospérer : telle est la stricte nécessité devant laquelle se trouvent désormais les Nations de l'espace régional des Grands Lacs.

Jean MONET avait dit :  « rien ne se crée sans les hommes, rien ne dure sans les institutions  ». Tout le monde, ou presque tout le monde, est d'accord pour tenter, après la cruelle crise des Grands Lacs, une loyale relance de la coopération. Mais l'imposer par la force, c'est la faire échouer. Supprimer au lendemain de la cruelle crise des Etats qui luttent pour leur indépendance, qui se sacrifient pour elle, c'est un non sens. Ce qu'il faut arriver à  combiner, c'est un réveil certain du patriotisme et un régionalisme intime indispensable, c'est-à-dire un véritable esprit régional. Et ce n'est pas impossible. Le temps des politiques négatives est passé. Je pense que tout le monde est sans doute prêt pour un nouvel essai de sécurité collective, mais purgé des insuffisances et des contradictions qui pesaient si lourdement sur l'ancienne.

Nul ne doute aujourd'hui que le manque de dynamisme mobilisateur, le manque de cohésion dans le groupement des forces matérielles, morales et politiques de notre sous-région, a constitué, pratiquement, le plus sérieux obstacle au développement et à  l'efficacité de la Communauté Economique des pays des Grands Lacs (CEPGL). Celui-ci a été rendu possible grâce au manque de sentiment du destin commun et de la volonté de parvenir à  une union politique qui aurait empêché le déclenchement de la crise des Grands Lacs.

La CEPGL, belle ambition mobilisatrice, n'a pas été une réalité et nous avons eu la guerre des Grands Lacs qui sème encore la désolation. Si la CEPGL avait acquis une existence certaine, un peu à  l'image d'une Union européenne dont l'existence à  empêcher que la crise en Yougoslavie ne se transforme en une guerre européenne, la crise des Grands Lacs n'aurait pas vu le jour. Je suis persuadé que si la CEPGL avait existé, l'intensité de la crise aurait été beaucoup moins forte et ses effets sur la cohésion de nos pays beaucoup moins grave. O๠en serait cette crise si nous l'avions traversée en nous appuyant les uns sur les autres ? Et ce qui est en jeu aujourd'hui, c'est l'idée même que des nations libres, la République démocratique du Congo, le Rwanda, l'Ouganda, le Burundi, la Tanzanie, le Soudan du Sud, puissent s'associer au nom de leur sécurité commune et de leur bien-être commun. Ce fut la cause fondatrice de l'OTAN, de l'Union Européenne il y a soixante ans, et cela doitêtre aussi notre objectif commun aujourd'hui dans la région des Grands Lacs. Aucune de nos nations n'a intérêt à  ce que le pays voisin soit une base arrière pour les groupes armés, ni que la région demeure dans l'insécurité. Toutes misent sur la promesse d'une paix durable, de la sécurité et du développement. Mais mon inquiétude principale vient de ce que j'ai le sentiment que des formules excellentes en elles-mêmes, comme l'union, la communauté, la coordination, l'organisation des efforts après le conflit, sont lancées dans le public de telle façon qu'elles font naître de dangereuses illusions, la CEPGL en est l'illustration.

Il n'en demeure pas moins que la nécessité d'un pacte pour affirmer le principe d'une Alliance intime, politique et morale et consacrer solennellement le fait de la solidarité à  instituer entre les Etats des Grands Lacs, s'impose donc. C'est pourquoi, convaincu de la nécessite de l'entente Congo-Rwanda, j'invite nos Etats à  oeuvrer à  la relance du processus d'intégration des Grands Lacs.
Dans une formule aussi intégrative et confédérale que possible, mais indiquant clairement l'objectif essentiel de cette Alliance intime au service de l'oeuvre collective de réorganisation pacifique de la région des Grands Lacs, la République démocratique du Congo, le Rwanda, l'Ouganda, le Burundi, la Tanzanie, le Soudan du Sud s'engageraient à  prendre le chemin commun de l'Espérance pour nos peuples dans une démarche de souveraineté partagée. Oui, il y aura une nouvelle organisation des Grands Lacs après le conflit, celle où chaque peuple apportera à  l'édification d'une oeuvre commune, son propre effort dans la liberté et le respect mutuel.  « Le salut sera commun ou il ne sera pas  » disait Paul-Henri SPAAK10.

L'impulsion à  la relance du processus de construction de la région des Grands Lacs, dans l'immédiat après de longues années d'affrontement et de division et l'orientation vers l'Est, est donc ma manière, pour affirmer vigoureusement l'ardente obligation d'une sous-région des Grands Lacs unie. C'est en même temps une manière de faire comprendre aux Etats de notre espace régional resurgis de leurs ruines, les bienfaits d'une coopération en vue de la reconstruction de leurs économies, de la réorganisation de leur sécurité et de leur défense collective. Elle exprime le ferme espoir que cette coopération intime, inspirée du large souci de faire droit à  l'attente de nos peuples et aux aspirations de notre conscience collective, fournira les éléments d'entente et de réconciliation permettant d'instituer, avec l'Alliance, une organisation de type confédéral, le cadre durable de cette coopération des Grands Lacs.

Nous ne pouvons nous contenter de l'immobilisme quand autour de nous le monde est en mouvement. Nos peuples doivent réapprendre à  vivre ensemble sous des règles et des institutions communes librement consenties s'ils veulent atteindre les dimensions nécessaires à  leur progrès et garder la maîtrise de leur destin. Les nations ultras souveraines du passé ne sont plus le cadre où peuvent se résoudre les problèmes qui déchirent actuellement notre espace régional. Les peuples de la région des Grands Lacs doivent avoir à  tout instant la possibilité d'entrer en contact, de discuter leurs intérêts, de prendre des résolutions communes, d'établir entre eux un lien de solidarité, qui leur permette de faire face, au moment voulu, à  des circonstances graves, si elles venaient à  naître. Aussi, je préconise la création entre tous les Etats de la sous-région d'un partenariat confédéral constructif, une Union, afin de promouvoir davantage la Sécurité et la Stabilité dans une région des Grands Lacs libre et débarrassée de toute division, en tenant compte des aspects politiques, économiques, sociaux et écologiques, comme de l'indispensable dimension de Sécurité et de Défense.

Il s'agit d'édifier une construction répondant concrètement à  tous les besoins logiques d'une vaste ébauche de mécanisme confédéral dans les Grands Lacs. Mais, en se gardant au contraire de toute anticipation de l'esprit, de s'attacher pratiquement à  la réalisation effective d'un premier mode de contact et de solidarité constante, après ces longues années de guerre et de déchirure, entre Gouvernements, pour le règlement en commun de tous problèmes intéressant l'organisation de la paix et l'aménagement rationnel des forces vitales de la région des Grands Lacs. Aussi je propose sur la base d'une forme  « d'alchimie  » mêlant patriotisme éclairé et régionalisme convaincu, la mise en place de l'Alliance Confédérale des Etats des Grands Lacs. Un mythe si vivace dans mon esprit qu'il a pris figure quasi humaine à  travers l'acronyme de l'ACEGL, ou tout simplement l'Alliance : une nouvelle réalité politique, économique et juridique entre les Etats des Grands Lacs aux fins d'exercer en commun certaines de leurs compétences. Cette Alliance, qui doit se réaliser dans le strict respect de l'identité nationale de chacun des Etats membres, aurait pour objectifs :

- De mettre en oeuvre une organisation de sécurité et de défense mutuelle pour la sécurisation et la sauvegarde de l'intégrité de notre espace vital sous-régional, pour assurer ensemble et de manière plus efficace la défense commune des frontières des Etats membres contre les dangers extérieurs ;
- De mettre en place un Espace économique commun à  l'intérieur duquel les personnes puis les marchandises, les services, et plus tard, les capitaux, circuleront librement dans des conditions semblables à  celles prévalant à  l'intérieur d'un territoire national ;
- De mieux contrôler et mieux gérer les flux migratoires entre les Etats membres ;
- De créer un axe politique et culturel important, afin de contribuer puissamment à  la cohésion géopolitique et à  la stabilité de notre région ;
- De gérer en commun les richesses et ressources naturelles communes ;
- De mettre en place une politique agricole pour l'ensemble de l'Alliance ;
- D'instaurer, à  côté de la nationalité de chacun des Etats membres, une citoyenneté unique de l'Alliance.

L'Alliance disposera d'un cadre institutionnel unique qui assurera la cohérence et la continuité des actions menées en vue d'atteindre ses objectifs. Je pense à  un Haut conseil de l'Alliance (HCA), organe d'impulsion composé des chefs d'Etats, un Conseil des ministres de l'Alliance (CMA) et une Cour de justice de l'Alliance (CJA) compétente pout tout ce qui relève du marché commun de l'Alliance, un Secrétariat permanent de l'Alliance (SPA), d'autres institutions ou organes seront mise en place plus tard suivant le développement de l'Alliance.

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10 La pensée européenne et atlantique de P.-H. SPAAK