Frédéric Boyenga-Bofala
De la fin de la crise des Grands Lacs

La crise des Grands Lacs,
comment nous en sortir

Depuis le génocide au Rwanda, l'horreur, les atrocités et les massacres en République démocratique du Congo, l'homme noir n'a plus, hélas ! de leçons ni de conseils à donner en ce qui concerne les horreurs humaines. Ma conviction sincère, c'est qu'il n'y a jamais de races coupables. Ma conviction sincère, c'est qu'il n'y a même pas de peuples coupables. Ma conviction sincère, c'est « qu'il y a seulement des hommes égarés et des hommes méprisables » comme disait P.-H. SPAAK.

A la suite du génocide au Rwanda, les hommes et les femmes à  l'Est de la RDC ont enduré et endurent encore ce que l'être humain ne saurait endurer. Nous arrivons à une phase ultime de la haine, de l'ignorance et la malfaisance humaine, il est impératif que nous soyons d'accord pour conclure un Accord solennel sur la fin de cette crise des Grands lacs.

Chaque moment de l'Histoire a sa tâche dont les autres ne sauraient s'acquitter pour lui. Il faut se mettre en harmonie avec les lois profondes de l'univers et non pas avec les préjugés et les habitudes qui en voilent le véritable sens. C'est la situation abominable qui prévaut à l'Est de la RDC, dix-sept ans après le déclenchement de la crise des Grands Lacs, qui a commandé le mouvement même dont cet ouvrage est écrit : c'est, au sens fort de l'expression, un écrit, qui m'a été dicté par le besoin, politique autant que moral, de contribuer pour ma faible part à la réflexion sur les voies et moyens pouvant mettre un terme à la crise cruelle entre mon pays la République démocratique du Congo et ses voisins, le Rwanda et l'Ouganda.

Il est, dans la vie d'un peuple, des moments qui blessent la mémoire et l'idée que l'on se fait de la condition humaine. Ces moments, il est difficile de les évoquer, parce que l'on ne sait pas toujours trouver les mots justes pour rappeler l'horreur de celles et ceux qui ont vécu la tragédie. Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces moments obscurs souillent à jamais notre histoire commune, et sont une injure à notre passé et à nos traditions ancestrales séculaires.

Dans sa volonté farouche de survivre, mon peuple, j'en suis sà»r, saura tirer de son génie les ressources d'intelligence et de courage qui changeront, pour lui et pour tous les autres peuples de la région des Grands Lacs, la peine en joie et l'angoisse en espoir. Je pense que ceux qui se font la guerre des Grands Lacs ont aussi le droit de se faire la paix et de se rapprocher pour tenter d'apporter une réponse à  leur différend. Aucune barrière n'est trop haute pour ne pasêtre brisée. «Les intérêts que nous partageons (…), - parce que nous sommes liés par une proximité géographique, culturelle et linguistique -, sont beaucoup plus puissants que les forces qui nous séparent » disait le Président Barack OBAMA3. Aussi dans la perspective d'une paix intime entre nos nations, le langage de la peur doit céder la place à celui de l'espoir, celui de la menace à  celui de l'engagement, celui de la confrontation à celui de l'association.

Nous avons la responsabilité commune de rétablir et préserver la paix dans notre sous-région. Je suis persuadé que le moment est venu de procéder à une franche renonciation à la crise des Grands Lacs comme instrument de politique nationale des Etats, afin que les relations pacifiques et amicales qui existaient entre nos peuples puissent renaître de leurs cendres. Je ne veux pas oublier davantage la préoccupation qui est mienne devant les freins qui se joignent pour empêcher que se dégage un audacieux et réaliste accord qui pourrait mettre un terme à  cette crise. Le déséquilibre dans la terreur dans lequel nous vivons à  l'Est de la RDC ne peut plus continuer. Trop de sang a coulé et j'estime que l'ouverture d'une ultime négociation éclairée sur l'arrêt définitif de la crise des Grands Lacs ne peut plusêtre évitée. Et c'est bien ainsi.

Le suprême degré de la sagesse est d'avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue pendant qu'on les poursuit. Il suffirait que j'arrête là  mes mots et invite l'opinion simplement à apprécier la permanence de mes engagements dans cette crise des Grands lacs, pour qu'elle mesure alors, sans peine et comblée de certitudes, ma détermination à oeuvrer pour la paix dans notre sous-région. Ceux qui savent ne parlent pas ; ceux qui parlent ne savent pas. Et seuls, ceux qui édifient leurs fautes en doctrine politique se trompent.

La préoccupation fondamentale d'un homme politique est d'abord le maintien de la paix. C'est un problème qu'il faut aborder avec vigilance et sang-froid sans céder aux mouvements passionnels. J'ai réfléchi à cet antagonisme entre la République démocratique du Congo et le Rwanda et je me suis rendu compte que nous nous sommes tous laissés aveugler par une crise qui, à  l'origine, n'a pas vraiment de cause censée, pour ne pas dire légitime. Sa cause profonde reste matière à  débat. Nous acceptons la perte de vie. Nous avons accepté cette crise pour une mauvaise cause, mais nos gestes à nous tous n'ont rien à voir avec cela. Nous aimons nos patries. Il faut s'en rendre compte. Mais on aurait pu éviter l'engrenage de la guerre si l'on avait préféré le dialogue, si l'on savait préférer la vie à  la mort, si l'on savait dominer les passions pour comprendre que le bien commun, c'est d'assurer la paix et le développement de notre Région des Grands lacs.

Je l'ai dit : je n'ai jamais considéré que les Rwandais et les Ougandais fussent nos démoniaques ennemis éternels. Simplement, il fallait se battre parce que tels sont les systèmes, les régimes, les organisations de société, les idéologies, les déformations de l'esprit.

Moi j'appartiens à  la génération qui arrive depuis quelques années déjà  sur la scène politique, celle qui n'a pris part à  rien, celle qui veut seulement éteindre la chandelle de la guerre. Ma démarche aujourd'hui ne peut-être entendue que comme l'expression d'une aspiration à  la réconciliation des trois peuples qui se déchirent depuis dix-sept ans dans ce que l'on appelle faussement la crise congolaise. Je sais que l'idéal est toujours meilleur que le réel. Il faut toujours s'efforcer de faire que le réel se rapproche de l'idéal, mais on n'y arrive souvent jamais. L'idéal ne suffit donc pas. Autrement dit, la volonté politique, pour essentielle qu'elle soit, ne va pas bien loin sans l'engagement, sans des actes concrets et efficaces sur le terrain. Sans l'action visible, la volonté peut fléchir, mais jusque là, la mienne n'a pas fléchi.

Dans la crise congolaise, disons plutôt la crise des Grands lacs, j'ai multiplié les avertissements à l'opinion sur l'engrenage de la violence dans mes prises de position, j'ai rappelé que toute crise locale ou régionale qui dure attire les forces négatives et échappe un jour à ses protagonistes au bénéfice de plus forts qu'eux. J'ai insisté et j'insiste sur l'irréductible droit de vivre de chacun, de chaque peuple, de chaque tribu, de chaque ethnie dans la cohésion sociale et nationale et, je m'efforce depuis de longs mois de faire prévaloir la raison et le droit dans le règlement de cette crise.

En effet, j'ai toujours pris position en faveur d'un règlement définitif et général, tout en conservant une part d'indétermination, en préservant cette capacité de distanciation qui me permet de faire des choix. Ma vie politique s'organise selon mes choix parce qu'il n'y a pas de morale et d'idéologie politique supérieure. Même si tu adhères à une idéologie plutôt nationaliste que patriotique, tu n'as pas pour autant à t'en montrer dépendant. Evidemment, cette liberté m'a très vite valu d'être perçu dans la classe politique congolaise comme un individualiste forcené et iconoclaste alors qu'en réalité je défends et continue à défendre jusqu'au bout une position mûrie et choisie pour mettre définitivement fin à cette crise. Je suis contre l'« actionnisme  », l'action pour l'action qui se désolidarise de la pensée et de la réflexion stratégique. Je suis contre tous ces nationalismes mortifères qui ont plongé la région des Grands dans l'abîme et la désolation. Je pense que dans la radicalité, il y a un danger majeur : le refus de l'autre, son déni, la volonté de l'anéantir et dans laquelle cet autre est réduit à sa plus simple expression. Nous n'avons aucun intérêt à des accords déséquilibrés pour raccourcir la longue agonie de la crise des Grands Lacs. Ils sont sans effet.

En effet, malgré la débâcle imposée au M23 par les FARDC4, appuyées par la MONUSCO5 et sa brigade spéciale, le conflit le plus atroce dans la durée et dans la violence opposant la République démocratique du Congo, le Rwanda et l'Ouganda, attend toujours son dénouement dix-sept ans après son déclenchement. Pourtant, les conditions semblent réunies, et depuis quelque temps : opinions publiques lasses de la guerre et de ses conséquences et prêtes aux sacrifices nécessaires à un compromis raisonnable, classes politiques largement convaincues que le statu quo a assez duré, consensus international absolu sur l'extrême dangerosité d'un conflit auquel il faut mettre fin…Mais rien ne vient, sinon des espoirs sans cesse déçus et de brusques accès de violence qui en sont la sanction indéfiniment renouvelée. Or, si la diplomatie sous l'égide des Nations Unies évolue dans un sens très favorable à  la paix, la situation sur le terrain évolue aussi, et pas dans la bonne direction comme le montre la recrudescence de la violence depuis le mois d'octobre, heureusement soldée avec la déroute du M23 mais qui ne met pas pour autant fin à  la crise. Dans ces conditions, Congolais, Rwandais, Ougandais et Burundais risquent de se noyer ensemble au milieu des Grands lacs au lieu de se sauver ensemble. A l'évidence, il leur faut une bouée de sauvetage, un plan crédible de sauvetage au milieu de Grands lacs.

La bouée de sauvetage, c'est ce Plan que je propose à la Communauté internationale, à la République démocratique du Congo, au Rwanda, à l'Ouganda et au Burundi.

Une part essentielle des idées que je défends dans ce Plan a été développée dans mon ouvrage  « Au nom du Congo Zaïre  »6. Elles sont donc moins une réaction à l'urgence qu'une conviction ancienne, solidement étayée7. En effet, dans un chapitre intitulé  « La démilitarisation et le désarmement complets de l'ITURI et du KIVU : une nouvelle mission pour la MONUSCO pour la pacification totale du Congo Zaïre et la stabilisation de la région des Grands Lacs  », j'ai soumis à la haute attention des membres du Conseil de sécurité, une proposition pour l'adoption par le Conseil de sécurité d'une Résolution pour la réorientation du mandat de la MONUSCO avec des missions précises, l'envoie d'une brigade sous la forme d'une task force internationale pour aider la MONUSCO, la démilitarisation et le désarmement en Ituri et au Kivu ainsi que l'établissement d'une zone démilitarisée entre la RDC, le Rwanda, l'Ouganda, le Burundi et le Soudan du Sud. Je me réjouis de constater que le Conseil de sécurité et l'Union africaine aient repris pour leurs comptes une bonne partie de ces propositions. Je rappelle ces faits, non pour tirer gloire ou pour solliciter je ne sais quelle gratitude. Je voudrais seulement rappeler que ces propositions ont profondément influencé le cours des événements après un long moment de stagnation, mais je n'en ai tiré aucun orgueil, car j'estime que notre responsabilité est de façonner l'avenir et de refuser de devenir le jouet de la fatalité. Il me semble que ce qu‘une partie de ces propositions a perdu en originalité, elle l'a gagné en pertinence et, surtout, en actualité.

Si je poursuis ce combat, c'est que ma volonté n'a pas fléchi, c'est que j'ai conscience de la permanence des efforts et de la nécessité de leur renouvellement, c'est que je saisêtre un petit maillon d'une chaîne complexe mais exaltante, périlleuse mais indispensable au développement et au progrès des peuples et des individus de notre région des Grands lacs.

Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable en RDC, je chercherais à l'oublier et je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile en RDC et qui fût préjudiciable à la Région des Grands lacs, ou bien qui fût utile à la région des Grands lacs et préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime.

Les Etats de la Région de Grands lacs ne parviendront à résoudre cette crise qu'en prenant conscience de leur histoire et de leur destin communs. Pour qu'ils puissent forger ensemble ce destin, encore faut-il que la science éclaire les consciences et qu'un débat éclairé s'engage sur la destinée de notre sous-région. Mais malheureusement, dans quelques camps, de part et d'autre, certains disent qu'il faut se préparer à  une contre-offensive victorieuse nécessaire à l'ouverture de nouvelles négociations porteuses. D'autres disent qu'à  l'heure actuelle tout l'effort de chacun doit être tendu vers la victoire. Qu'on ne doit avoir qu'une pensée : la victoire. Qu'il ne faut pas, en évoquant des problèmes difficiles, qui donnent et donneront lieu à de multiples controverses, risquer d'affaiblir l'union nécessaire pour la victoire finale. Sans méconnaître ce qu'il peut y avoir de fondé dans de telles façons d'envisager les choses, mon sentiment est différent. Victoire, défaite ? Victoire pour qui ? Défaite pour qui ? Toutes ces questions se posent. Sans vouloir arbitrer, je crois qu'il est facile d'en rester encore au point où nous en sommes.

Facile de penser que l'on pourrait résoudre tous les problèmes par la force, par la violence, par la loi du plus fort. Et c'est précisément cette prise de conscience qui va changer le cours de l'histoire. Il faut essayer de concevoir la paix, car la paix est le but de la guerre, et la guerre n'a un sens et une justification que si l'on conçoit la paix.

En effet, atterré par le naufrage des négociations et par la tournure brutale et idiote que prennent les événements dans la crise des Grands lacs, je suis plus que jamais convaincu qu'il n'y a pas de solution militaire à ce conflit, et que la paix reste sa seule issue raisonnable. Je suis convaincu que le raccourci militaire, uniquement pour soulager certaine mauvaise conscience, n'est pas la solution idéale dans une crise aussi complexe. Recourir à  la force pour la force, c'est s'engager dans un grand saut vers l'inconnu. Je ne crois pas que l'on puisse décider d'une stratégie militaire sans avoir une vision politique pour l'avenir de la Région des Grands lacs. C'est pourquoi je propose ce plan d'action pour une paix globale dans notre sous-région. Nous avons un intérêt légitime et stratégique à  assurer la stabilité de la sous-région et à encourager la paix entre nos nations, la justice et la réconciliation dans les pays des Grands Lacs.

Le nouveau plan que je propose est donc une version améliorée et renforcée de mon ouvrage, et adaptée aux exigences de cette crise. J'y ai développé ma stratégie sur la façon de mettre un terme de manière responsable à la crise des Grands lacs.

L'avenir de la République démocratique du Congo est inextricablement lié à celui de ses voisins, le Rwanda, l'Ouganda et le Burundi et inversement. Pour arriver à l'objectif qui est de mettre un terme à cette crise, nous devons prendre tous les vrais et faux problèmes à bras le corps et les régler définitivement. Pour y parvenir, il nous faut une nouvelle stratégie d'ensemble plus solide et plus intelligente pour la RDC, le Rwanda, l'Ouganda et le Burundi au lieu de se limiter à  la seule dimension MONUSCO, parce qu'il n'y a pas que la crise congolaise. Il y a la crise des Grands Lacs qui oppose la République démocratique du Congo, le Rwanda, l'Ouganda et le Burundi, et dont l'Est de la RDC est seulement l'épicentre.

Cette nouvelle stratégie que je propose vient conclure une enquête soigneusement menée par notre Centre d'analyse et de prévision stratégique et après consultation de certains observateurs éclairés de la crise des Grands lacs. Nous devons dépasser la dimension MONUSCO et mettre en place la Mission des Nations Unies pour le règlement définitif et général de la crise des Grands Lacs. Il s'en suit qu'on ne peut pas, dans une crise aussi complexe, réussir sans un plan d'orientation crédible et un timing rigoureux. J'invite la Communauté internationale à travers le Conseil de sécurité à inscrire la fin de la crise des Grands Lacs comme objectif impératif, clair et précis de la Mission des Nations Unies dans son ordre du jour et à adopter un plan d'action pour mettre un terme de manière responsable à cette crise (1) et amorcer le processus de la reconstruction de la Région des Grands lacs (2).

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3 Discours du Caire, le 4 juin 2009, à  l'attention du monde musulman
4 Forces Armées de la République Démocratique du Congo
5 Mission de l'Organisation des Nations Unies pour la Stabilisation en République démocratique du Congo
6 Frédéric Boyenga Bofala, Au nom du Congo Zaïre, Paris, Publisud, 2011, pp. 133-164.
7 Toutefois, la répétition de certaines idées fondamentales n'a pas été évitée, intentionnellement. Il m'a paru préférable de ne pas les éliminer pour souligner la priorité qu'elles signifient pour moi et l'insistance avec laquelle je les traite, inlassablement, dans les différents milieux où je prends la parole.