Frédéric Boyenga-Bofala
De la fin de la crise des Grands Lacs

I
L'orientation vers l'Est, une nécessité vitale

Pourquoi l'orientation vers l'Est, pourquoi cette Ostpolitik ? Je crois pouvoir dire que les progrès les plus marquants accomplis dans la réflexion sur les phénomènes sociaux ont vu le jour en périodes de crise ou à  propos d'une crise, lorsque les événements débordent les cadres accoutumés et les solutions traditionnelles. Depuis quelques temps, la question sur l'avenir d'une coexistence pacifique à  l'Est de la RDC avec les Etats voisins, après la crise, n'a cessé de perturber ma quiétude : comment éviter pour l'avenir la répétition des troubles aussi intolérables et désastreux que ceux qui désolent encore les populations à  l'Est de la RDC ? La force motrice qui m'a animé à  répondre à  cette inquiétude et à  proposer l'orientation vers l'Est, c'est cette puissance abstraite et multiple qui s'impose à  tous les hommes et que l'on nomme la nécessité. Le relèvement de la région des Grands Lacs est donc pour moi une nécessité vitale. Une nécessité guidée par une double exigence : une exigence de paix et une exigence économique. Mon ambition c'est : organiser l'après crise des Grands Lacs. Et je voudrais que nous réussissions là  où la Communauté Economique des Pays des Grands Lacs (CEPGL) échoua. Ainsi j'ai conçu ce plan avec la volonté majeure de sauvegarder et de protéger l'Est de la RDC et un objectif qui dépasse tous les autres : créer une Organisation des Etats des Grands Lacs qui assurera la paix de cent ans à  l'Est de la RDC, ce que, de tout mon lyrisme, j'appelle  « la paix d'or des Grands Lacs  ».

Cette orientation vers l'Est, ou du moins la construction de l'Alliance, ne sera possible que par l'adhésion réelle des citoyens eux-mêmes. Une des difficultés principales que nous risquons de rencontrer sera due à  la réaction populaire. Comment convaincre du bien fondé d'une telle entreprise de paix pour des peuples qui se sont violemment déchirés durant plus d'une décennie? L'Alliance sera construite sur tant de ruines, de désastres et de morts ! L'Alliance est une nécessité guidée par une double exigence : une exigence de paix et une exigence économique, il faudra l'expliquer à  nos peuples.

En effet, je crois pouvoir dire avec force et émotion que je suis animé par une hantise : plus jamais de guerres entre nos Etats. Ces tragédies ne s'expliquent que par l'accumulation des haines ou bien des ignorances, par le refus d'un dialogue vrai, par une négligence totale de ce qui se passe autour de nous. Afin de préserver les libertés de l'individu, de bâtir les relations diplomatiques sur le respect de l'égalité souveraine de nos Etats, notre remède est simple : engager nos pays dans un engrenage de solidarités et de coopérations qui rend impossible le retour aux vieux démons des Grands Lacs. A cet effet, je préconise la mise en place d'une politique d'une Alliance vitale avec les Etats de la région des Grands Lacs à  l'issue de ce conflit. Il s'agit d'une véritable  « Ostpolitik  » en direction du Rwanda, de l'Ouganda, du Burundi et de la Tanzanie. La République démocratique du Congo partage ses frontières à  l'Est avec ces quatre Etats. Les populations congolaises commercent volontiers avec les habitants de ces Etats limitrophes ; parfois même l'économie de certaines régions frontalières est intimement liée à  celle du voisin. L'orientation vers l'Est ou politique de l'Est est donc fondée sur la volonté de bâtir une paix durable, mais aussi sur le sentiment que la reconstruction des régions dévastées ne peut résulter que d'un effort commun.

Cette orientation vers l'Est doit rencontrer l'adhésion de tous les peuples de la région des Grands Lacs. Il faut prendre garde de ne pas laisser s'installer chez les populations de cette région une sorte de refus de l'autre, de refus de l'étranger. Nous sommes nous-mêmes nombreux à  avoir éprouvé les blessures de la crise des Grands Lacs, à  avoir connu le chagrin, la douleur des séparations, la présence de la mort, à  cause tout simplement de l'inimitié entre nos Pays. Il faut transmettre, non pas cette haine, mais, au contraire, la chance des réconciliations que nous devons, il faut se souvenir, à  ceux qui, avant nous, eux-mêmes ensanglantés, déchirés dans leur vie personnelle le plus souvent, ont eu l'audace à  travers le monde, de concevoir ce que pourraitêtre un avenir plus radieux, fondé sur la réconciliation et sur la paix. C'est ce que nous allons faire.

Ma proposition repose sur l'objectif immédiat du règlement définitif des crises qui déchirent nos peuples et la réconciliation de nos Etats. Le rassemblement des nations des Grands Lacs dans l'Alliance, une organisation régionale confédérale, exige que l'inimitié entre les Etats de la région soit éliminée de notre conscience collective : l'action entreprise doit toucher au premier chef la République démocratique du Congo et le Rwanda. Le Rwanda d'aujourd'hui, mais aussi le Rwanda de toujours que l'histoire, la géographie, la culture ont indissolublement lié à  la RDC. C'est une grande ambition, un objectif qui peut paraître à  certains irréalisable, en tout cas de très longue haleine ; il exigera un persévérant effort. Il ne sera peut-être pas plus aisé d'harmoniser des intérêts politiques qui ont été fabriqués par plus d'une décennie de combats militaires, d'influences diplomatiques, d'inimitiés, parfois de haines entre nos peuples ; et pourtant, il faudra bien le faire ; il importe de réaliser les premières assises concrètes d'une Alliance indispensable à  la préservation de la paix.

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