Frédéric Boyenga-Bofala
De la fin de la crise des Grands Lacs

Premier volet du plan

LA FIN DE LA CRISE DES GRANDS LACS :
Un objectif à  inscrire à  l'ordre du jour
du Conseil de Sécurité des Nations Unies

Combattre, tuer, mourir, négociations, accords, concertations politiques, c'est là  le cercle vicieux dans lequel on a enfermé la crise des Grands Lacs depuis plus d'une décennie. Je pense qu'il est temps d'en sortir.

Après des négociations tant attendues de Kampala, la réalité nous montre que les chances de voir aboutir le processus de règlement de la crise des Grands Lacs s'amenuisent progressivement. Et, malgré la débâcle imposée au M23 par les FARDC, appuyées par la MONUSCO et sa brigade spéciale, et donc la volonté affichée par la Communauté internationale dans le règlement de cette crise, partout en RDC et à  travers le monde, beaucoup se posent une simple question : quel est l'objectif des Nations Unies dans la crise des Grands Lacs opposant la RDC, le Rwanda et l'Ouganda ? Après tant d'années, tant de moyens matériels et humains affectés à  la MONUSCO, se demandent-ils, pourquoi cette crise monstrueuse ne s'arrête-t-elle pas ? La question est d'autant plus légitime que dans une expérience précédente qui remonte, certes, il y a cinquante ans, l'ONUC avait fait preuve d'une efficacité qui semble faire défaut aujourd'hui.

En effet, en 1960, malgré de sérieuses difficultés liées pour l'essentiel à  la coexistence dans un monde bipolaire, l'affaire du Congo avait représenté incontestablement la plus importante entreprise des Nations-Unies, depuis leur fondation ; la plus grande opération en matière de rétablissement et de maintien de la paix et de la sécurité depuis la guerre de Corée. Il faudrait reconnaître qu'il y a cinquante ans l'Organisation des Nations Unies avait fait preuve d'une vitalité qui lui manque cruellement aujourd'hui faute d'une doctrine d'action clairement affichée par le Conseil de sécurité dans la résolution de la crise qui déchire le Congo Zaïre depuis octobre 1996. Certes, le Conseil de sécurité a adopté depuis le 2 aoà»t 1998 diverses Résolutions et Déclarations sur le fondement du Chapitre VII de la Charte, dans lesquelles il a affirmé la nécessité, au lieu de l'obligation, de respecter la souveraineté et l'intégrité de la RDC, il a condamné les massacres et autres atrocités et violations du droit international humanitaire commis dans ce pays et il a exigé le rétablissement et le maintien de la paix dans la région des Grands Lacs. Il est déplorable que les exigences prévues dans ces différentes résolutions n'aient pas été pleinement satisfaites ou même pas satisfaites. La cinquantaine de Résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies depuis 1999 et les 17 000 casques bleus déployés en République démocratique du Congo n'ont jusqu'à  présent débouché, de temps à  autre, qu'à  l'apaisement, et il est dangereux de poursuivre l'action empirique menée pour la stabilisation de la RDC, étant donné qu'elle est actuellement dépassée. On doit donc aller au-delà  de cette politique d'apaisement qui caractérise encore aujourd'hui la gestion de la crise des Grands Lacs.

J'estime pour ma part que l'erreur capitale que le Conseil de sécurité ait commise, était de croire qu'il était possible de régler la crise à  l'Est de la RDC, par le seul déploiement des casques bleus avec pour mission générale le maintien de la paix. Je pense que sans une doctrine d'action en appui d'un plan contenant des objectifs précis pour rétablir et préserver la paix dans la région des Grands Lacs, et une stratégie claire, il est difficile de pacifier et de stabiliser l'Est de la RDC et donc de mettre un terme à  la crise des Grands Lacs. La présence de la MONUC depuis 1999, MONUSCO depuis le 1er juillet 2010, constitue à  cet égard une réponse très encourageante mais un peu insuffisante au regard du danger actuel.

En effet, la MONUSCO est une mission de maintien de la paix ou du moins de stabilisation en RDC. Or pour maintenir la paix, il faut qu'elle existe, ce qui n'est pas le cas actuellement en RDC. Comment peut-on, alors, parler de préserver une paix qui n'existe pas ? Pour maintenir ou préserver la paix à  l'Est de la RDC, il faut d'abord la rétablir. Qu'est ce qu'il faut faire, alors, pour rétablir et maintenir la paix en RDC? La simplicité de la question n'implique pas l'évidence de la réponse. Pour apprécier l'efficacité de l'action de la MONUSCO, il faut lui assigner des missions évaluables sur la base de critères objectifs. Il faut bien comprendre que des missions trop générales ou trop vagues comme  « maintien de la paix  » ou  « stabilisation au Congo  » ne pourront pas donner lieu à  évaluation. Pour rétablir la paix, je pense qu'il est impératif de commencer d'abord par régler tous les problèmes, tant les vrais que les faux, liés à  la crise.

Toutes les tentatives de pacification de la région Est de la République démocratique du Congo, entreprises dès 1996 et reprises de manière intensive à  partir de 1998 avec les différentes résolutions de l'ONU, avec la mise en place de la MONUC en 1999, l'Accord de Lusaka et celui de Sun city, n'ayant pas donné des résultats attendus, les formes actuelles des actions mises en oeuvre par la Communauté internationale pour le rétablissement et le maintien de la paix et de la sécurité dans l'Est de la RDC doivent céder la place à  une nouvelle forme d'action plus active basée sur une nouvelle vision. Nous invitons la Communauté internationale et l'Organisation des Nations Unies au réalisme, à  des résolutions qui résistent à  l'épreuve du temps et à  une économie prévoyante de ses efforts dans le traitement de la crise des Grands Lacs.

Il n'y a pas d'alternative au règlement définitif et général de la crise des Grands Lacs, mais pour y arriver nous devons procéder non pas d'après des rêves, mais suivant des réalités. Et si l'on veut vraiment résoudre la crise des Grands Lacs, rétablir et préserver la paix, stabiliser et pacifier l'Est de la RDC, cessons de cultiver les chimères : sauf à  vouloir continuer dans cette voix d'apaisement sans issue. On doit maintenant raisonner non plus en termes de dialectique défensive de gestion de la crise, mais en termes d'élaboration d'une stratégie offensive pour mettre un terme à  la crise.

Certes, la déroute du M23 peut ouvrir la voie à  la mise en oeuvre d'une solution globale pour la paix et la sécurité dans la région des Grands Lacs, mais, que vaudrait une solution régionale qui n'impliquerait pas directement Kigali et Kampala ? Même si la débâcle imposée au M23 a une forte symbolique dans la guerre qui ronge la partie Est de la République démocratique du Congo, elle soulève bien d'autres problèmes sur lesquels on devait inévitablement se pencher pour capitaliser cette situation. Certes, les FARDC, appuyées par la MONUSCO et sa brigade spéciale, ont gagné une bataille très importante, ce n'est pas pour autant que la crise est finie dans la partie Est de la République démocratique du Congo. On ne peut pas conclure, après une offensive si victorieuse qu'elle soit, que la guerre est gagnée et que la crise est finie. Ne nous y trompons pas : l'Est de la RDC n'est pas encore sorti de la crise, et des jours difficiles nous attendent. La violence continuera de faire partie de la vie à  l'Est. Trop de questions fondamentales restent encore en suspens. Les racines de la crise des Grands Lacs s'étendant bien au-delà  des frontières de la République démocratique du Congo, il faut sonder d'autres pistes pour garantir le retour d'une paix durable dans la région des Grands Lacs. Nous ne pouvons que nous réjouir de la volonté actuellement affichée par la communauté internationale de régler cette crise.

Et du haut de mon inexpérience, je suis donc convaincu que le seul moyen de mettre un terme de manière responsable à  cette crise passe par la recherche d'un accord politique et non par l'escalade militaire. Je considère que la violence qui ravage l'Est de la République démocratique du Congo n'apporte, par elle-même et elle non plus, aucune issue. A moins que la région des Grands Lacs ne roule infiniment vers la catastrophe, seul un accord politique pourrait donc mettre un terme à  la crise et rétablir la paix. Or, les conditions d'un pareil accord étant bien claires et bien connues, il est encore temps d'espérer. Sans nul doute, une pareille issue n'est pas du tout mà»re aujourd'hui ; à  supposer qu'elle ne le devienne jamais. Mais j'estime nécessaire d'affirmer qu'à  mes yeux, il n'en existe aucune autre, sauf à  condamner l'Est de la République démocratique du Congo et toute la région des Grands Lacs à  des malheurs toujours grandissants. Mais la possibilité et, à  plus forte raison, l'ouverture d'une aussi vaste et difficile négociation, dépendraient, évidemment, de la décision et de l'engagement qu'aurait auparavant voulu prendre le Conseil de sécurité d'inscrire la fin de la crise des Grands Lacs dans son ordre du jour et dans son agenda et d'adopter une résolution contraignante à  cet effet et ayant pour objectif clair et précis : l'arrêt définitif de la crise des Grands Lacs.

Je pense que l'heure a sonné pour que l'on change de perspective. La Communauté internationale se doit maintenant d'avoir un objectif clair et précis : mettre un terme de manière responsable à  la crise des Grands Lacs. Pour atteindre cet objectif, nous devons prendre tous les vrais et faux problèmes à  bras le corps et les régler définitivement. Pour atteindre ces buts, il nous faut une stratégie d'ensemble plus solide et plus intelligente. J'invite le Conseil de sécurité des Nations Unies à  adopter par une résolution, une stratégie d'ensemble pour la RDC, le Rwanda, l'Ouganda et le Burundi, au lieu de se limiter à  la seule MONUSCO parce qu'il n'y a pas que la crise congolaise, mais une crise des Grands Lacs. Nous devons dépasser la dimension MONUSCO et mettre en place la Mission des Nations Unies pour le règlement définitif et général de la crise des Grands Lacs. N'est-ce pas de cela qu'il s'agit ?

Dans une République démocratique du Congo dont le territoire à  l'Est est en ruine, il est donc impérieux que l'Organisation des Nations Unies reprenne l'initiative en mettant clairement en avant la force du droit international dans la résolution des conflits. Avec la collaboration de la RDC, du Rwanda et de l'Ouganda, l'Organisation de Nations Unies doit repenser la mission de la MONUSCO, son rôle, son positionnement ; elle doit imaginer, dans la fidélité à  son histoire et à  ses missions, les initiatives lui permettant de promouvoir ses idéaux, ses valeurs, dans un esprit de dialogue et de coopération.

L'Organisation des Nations Unies ne peut pas maintenir indéfiniment un engagement qui a déjà  mis les troupes de la MONUSCO à  rude épreuve, sans une nouvelle stratégie de sortie de crise. Ce qui pose problème ce n'est pas tant le déploiement des troupes de la MONUSCO, mais c'est l'aptitude des mesures à  rétablir et maintenir la paix. Nous devons prendre des mesures constructives et qui répondent à  une réalité objective dans la région. Aussi, afin de se concentrer sur les principales menaces contre son peuple et son territoire, la RDC, en collaboration avec le Rwanda et l'Ouganda, doit proposer à  l'Organisation des Nations Unies une stratégie d'ensemble plus solide, plus intelligente et efficace.

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