Frédéric Boyenga-Bofala
De la fin de la crise des Grands Lacs

Un plan de cinq ans
pour mettre un terme de manière responsable
à  la crise des Grands Lacs

1. Pourquoi un Plan de cinq ans et quelle est sa nécessité?

Jawaharlal NEHRU disait :  « Lorsque les gens comprennent que vous allez dans une certaine direction, ils sont optimistes. Ils sont prêts à  s'accommoder d'un délai, d'un bref délai, parce qu'ils savent qu'ils vont quelque part. Ce n'est que lorsqu'ils n'ont pas l'impression d'avancer qu'ils se mettent en colère  ».

C'est parce que mon sens politique m'a éloigné de l'utopie, que mon enthousiasme me fait tenter l'impossible, et que mon obstination acharnée, car je suis persévérant vers le but que je me suis assigné, me fait affronter les obstacles avec passion et avec sérénité, que je propose ce plan qui je le sais, ne sera pas du goà»t de tout le monde. Mais ma conviction profonde est que la crise de Grands Lacs n'échapperait pas indéfiniment au processus global de sa liquidation totale. Mais, il est surtout nécessaire de ne pas s'illusionner sur la longueur de l'étape que nous devons franchir encore avant d'arriver à  l'arrêt définitif de la crise. Ce but sera atteint mais il nous faudra de la patience et de l'obstination.

Si nous voulons donc mettre un terme de manière responsable à  la crise qui sévi, depuis plus d'une décennie, à  l'Est de la République démocratique du Congo, nous devons mettre sur pied un plan stratégique de prévisions plus actif que la politique qui est menée jusqu'à  présent. Il convient donc d'adopter une démarche prudente mais décidée, en fixant une échéance et des étapes si on veut éviter des à -coups brutaux et néfastes. Nous avons besoin non seulement d'un plan à  cause du caractère compliqué de l'opération de stabilisation et de pacification du Kivu, de l'Ituri et de toutes les régions des Grands Lacs affectées par ce conflit, avec toutes ses incidences politiques, sécuritaires, économiques et sociales, mais aussi d'un timing rigoureux qui nous aidera à  vaincre les résistances inévitables et à  franchir les obstacles imprévus.

C'est parce que je suis foncièrement convaincu que la politique d'apaisement menée depuis plus d'une décennie à  travers diverses résolutions du Conseil de sécurité et de cycles de négociations africaines   qui sont de véritables cercles vicieux - peutêtre une catastrophe, que j'aspire à  voir tous ceux qui oeuvrent pour l'arrêt définitif de la crise des Grands Lacs,être animés du désir de fixer une politique graduelle et de prévisions, dans le cadre de laquelle seraient coordonnés les différents aspects de chaque phase du processus devant amener au règlement définitif et général du conflit. Car une telle politique ne peut se concevoir que par paliers successifs. Cela équivaut donc à  recommander l'adoption d'un plan d'action crédible et l'établissement d'un timing bien défini et soigneusement chronométré de règlement de tous les problèmes à  la base de la crise.

On ne peut sans un plan d'orientation crédible et un timing rigoureux, rétablir et maintenir la paix et la sécurité dans la région des Grands Lacs, désarmer et démilitariser, régler les problèmes de réfugiés, normaliser les relations entre les Etats, et poser de nouveaux jalons solides à  la relance du processus d'intégration régionale. Les règlements définitifs de tous ces problèmes s'imposent donc comme des préalables fondamentaux. Et sans un plan et un timing on ne pourra pas non plus organiser le retrait raisonné des forces de combat de la MONUSCO du territoire congolais, lequel signifierait la fin de la crise des Grands Lacs.

Cinq ans est un délai d'équilibre entre ce qui serait idéalement souhaitable et ce qui nous menace, si nous ne nous engageons pas dans une politique de prévision claire et loyale. Mais la fin de la crise peut intervenir avant cinq ans si tout le monde y mettait de la volonté. Cette période de cinq ans s'explique donc par le sérieux qui doit s'attacher au règlement de tous les problèmes qui sont à  la base de la crise des Grands Lacs. Croire que soixante mois suffisent pour assurer le nettoyage des blessures et des frasques de la longue période trouble que traverse notre pays et toute la région des Grands Lacs depuis le génocide au Rwanda, c'est avoir une vision dans les orientations de notre avenir commun. Je refuse l'aventurisme et l'improvisation. Notre ambition est de marquer le retour à  la stabilité régionale du sceau de la renaissance. Il s'agit de poser de robustes jalons qui pourront éviter qu'un jour, l'Est de la République démocratique du Congo et toute la région des Grands Lacs ne sombrent à  nouveau, aussi facilement qu'on a déjà  eu l'occasion de la constater, dans le chaos.

Et aucun homme politique averti ne contestera qu'il soit possible, en cinq ans, avec un plan stratégique et une perspective claire, de rétablir et de préserver la paix, d'assurer la stabilité et l'avenir à  l'Est de la RDC et dans toute la région des Grands Lacs. J'ai la conviction que ce Plan nous permettra de sortir de l'engrenage de la crise afin que la région des Grands Lacs retrouve sa vitalité et sa cohésion.

2. Les principes à  appliquer pour la réussite totale de ce plan

Je préfère une paix qui se fait peu à  peu à  une paix qui ne se fait pas du tout. Une négociation réelle à  une négociation incertaine, sans récuser pour autant l'accord global, en fin de compte. De tout ce qui précède, il apparaît comme une évidence que je penche instinctivement du côté du compromis et du terrain d'entente que de celui de l'affrontement. Et j'estime que la réussite de ce plan d'action pour une paix globale dans la région des Grands Lacs exige l'observation par les parties de quelques principes simples mais incontournables.

Le principe d'égalité.

Je perçois les contraintes de l'interconnexion et j'estime que nous devons agir sur le principe que tous les grands problèmes liés à  cette crise nécessitent une réponse concertée. Aucune nation ne peut ou ne doit essayer de dominer une autre nation.

Il s'en suit qu'un plan global de paix pour mettre un terme de manière responsable à  la crise des Grands Lacs qui a quelque chance de réussir ne connaît ni vainqueur ni vaincu, ne sanctionne pas brutalement les comportements des uns et des autres, ne récompense ni ne punit aucune des parties. La paix sera leur récompense commune ; la poursuite du conflit, leur malheur partagé. Cette main tendue engage la responsabilité des uns et des autres. Telle est aujourd'hui ma conviction profonde.

Le principe de l'exigence d'une collaboration active de la République démocratique du Congo, du Rwanda, de l'Ouganda et du Burundi dans l'exécution de ce plan.

L'une des principales faiblesses du processus du règlement de la crise des Grands Lacs réside dans le conditionnement des actions des Etats concernés, qui, censé enclencher un cercle vertueux, enclenche d'emblée un cercle vicieux. Le Rwanda conditionne sa participation effective au processus de paix, à  la neutralisation des groupes armés hutus soutenus par les autorités congolaises, et celles-ci conditionnent la normalisation par la cessation de toute aide et assistance des autorités rwandaises à  certains groupes armés congolais rwandophones. L'Ouganda exige de la RDC la neutralisation des rebelles ougandais qui sévissent à  l'Est de la RDC. Les Rwandais reprochent aux Congolais leur intransigeance sur la nature non négociable de certains enjeux, les Congolais reprochent aux Rwandais la mentalité solipsiste des dirigeants tutsis, etc. C'est ainsi qu'on tourne en rond depuis plus de dix ans. On se trouve là  dans une situation où le règlement du conflit n'est plus concevable qu'à  l'issue d'une ordalie agonistique consacrant de manière décisive la victoire de l'un des protagonistes sur le plan militaire.

Je pense qu'il est temps de briser ce cycle absurde. Les devoirs des parties découlent de résolutions de l'ONU, et donc du droit international et de la logique des négociations de paix. Ils sont donc inconditionnels, ne dépendent en rien de la manière dont l'adversaire a rempli ses propres obligations et, s'il importe d'aider les parties pour leur faciliter la tâche, elles ne méritent ni récompense ni compensation pour prix de leur tardive bonne conduite. Surtout, il faut agir de concert sur les aspects et les théâtres du conflit afin d'empêcher que la moindre faille n'entraîne l'écroulement de l'ensemble de l'édifice. En effet, la méthode du conditionnement infini a conduit à  remettre les clés de la paix ou de la guerre aux groupes armés qui écument la région.

Le principe de l'acceptation d'une négociation ultime et éclairée sur l'arrêt définitif de la crise des Grands Lacs

 « Les hommes sages savent toujours se faire un mérite de ce que la nécessité les contraint de faire 8 ».

Comme entre des peuples libres et souverains de la République démocratique du Congo, du Rwanda, de l'Ouganda, il n'y a point de juge supérieur sur la terre devant lequel ils puissent comparaitre pour attendre de lui la décision de leurs disputes, il ne leur reste d'autre voie pour les terminer que les négociations à  l'amiable, ou, à  leur défaut, les voies de fait.

Certes, la déroute du M23 peut ouvrir la voie à  la mise en oeuvre d'une solution globale pour la paix et la sécurité dans la région des Grands Lacs, mais, que vaudrait une solution régionale qui n'impliquerait pas directement le Rwanda et l'Ouganda? Au moment où une lueur de paix se profile dans l'Est de la RDC, une négociation ultime et éclairée entre la République démocratique du Congo, le Rwanda et l'Ouganda s'impose pour baliser véritablement la voie qui mènera à  l'arrêt définitif de la crise des Grands Lacs. Il est évident que je penche instinctivement du côté du compromis et du terrain de l'entente que de l'affrontement.

En effet, pour mettre fin à  cette crise, nous ne pouvons préconiser d'autre solution que le recours à  la négociation. Mais celle-ci ne peutêtre ouverte que précédée d'un dialogue franc et direct entre la République démocratique du Congo, le Rwanda et l'Ouganda. Ce dialogue suppose le renoncement préalable et mutuel à  la guerre directe ou indirecte, étant entendu que chacun peut toujours retrouver sa liberté d'agir en cas d'échec insurmontable ce qui me paraît difficilement concevable en l'espèce et dans la perspective de ce plan. J'ose espérer que cette négociation ultime et éclairée rétablira les habitudes plus humaines qui régissaient autrefois nos rapports ; et, dans le silence des armes, elle fera taire le fer et donnera la parole à  la raison. On m'objectera, à  juste titre, que depuis plus d'une décennie on ne fait que négocier et la crise est toujours là  avec son escorte de malheurs et de victimes. Il est vrai qu'en analysant toutes les négociations entamées jusqu'ici, je peux m'avancer en disant qu'elles ne se sont limitées qu'à  la recherche illusoire sinon dangereuse d'un semblant de paix.

Ceci est d'autant plus vrai que la négociation dans la crise des Grands Lacs pâtit de l'absence d'un objectif clair et précis. Toutes ces négociations sous l'égide des Nations Unies ou de l'Union africaine n'ont débouché que sur des politiques d'apaisement momentané parce que les représentants des Etats ne négocient pas pour aboutir à  un accord sur la fin de la crise mais pour faire triompher les intérêts dont ils ont la charge.

Un examen minutieux m'a permis de regrouper en un certain nombre de catégories les objectifs poursuivis jusque là  par les Etats dans les différentes négociations de Addis-Abeba à  Kampala et autres lieux : - l'extension dans le temps : il s'agit pour certains Etats de prolonger les conditions existantes pour confirmer un statu quo ; - la négociation a été également recherchée pour gagner du temps et/ ou tromper d'autres protagonistes : il s'agit des manoeuvres dilatoires ; - il y a eu aussi la négociation pour la négociation : l'objectif recherché est tout simplement la négociation pour elle-même. Le but est avant tout de maintenir le contact pour éviter que la situation n'échappe au contrôle des Etats parties. Il s'agissait aussi parfois d'introduire un nouvel acteur ou certaines organisations politiques alliées aux Etats dans les jeux pour leurs conférer un statut ou leur procurer une légitimité qu'elles n'avaient pas.

On voit, qu'il est vrai que jusque là  dans les négociations pour la crise des Grands Lacs, très souvent la fonction du négociateur est de faire triompher les intérêts de son pays et non de faire aboutir la négociation dans le sens du règlement définitif de ce conflit. On me dira, l'attitude n'est pas seulement avouable, elle est d'évidence.

Mais quel doitêtre en fait l'objet de la négociation dans la crise des Grands ? Je pense qu'il n'est pas d'aboutir à  je ne sais quel illusoire progrès d'une construction de paix qui se développerait dans l'ignorance des intérêts fondamentaux des Etats. Mais je pense qu'il n'est pas non plus d'aboutir coà»te que coà»te et dans le mépris de toute autre considération au triomphe des intérêts primaires de l'Etat qu'on représente, car ce triomphe serait à  la longue illusoire. Nous n'avons aucun intérêt à  des accords déséquilibrés. Ils sont sans effet.

L'acteur qui prend l'initiative de la négociation doit avoir, pour initier le processus, un objectif direct à  atteindre. Celui qui se joint à  lui doit y avoir un avantage ou yêtre contraint. C'est pourquoi j'invite les Etats à  accepter le principe d'une négociation ultime et éclairée ayant pour objectif : un Accord solennel sur l'arrêt définitif de la crise des Grands Lacs.

L'objet de la négociation, c'est d'accepter préalablement l'objectif du Plan qui est de mettre fin, de mettre un terme de manière responsable à  cette crise et d'oeuvrer pour sa réalisation. Cela implique le changement dans les attitudes et les comportements dans la négociation. Je sais que le succès de cette négociation comme moyen de mettre fin à  cette crise demeure conditionné par un certain nombre d'exigences. C'est pourquoi je demande qu'on prenne tous les problèmes à  bras le corps et qu'ils soient réglés définitivement pour que cette négociation ait des chances d'aboutir.

Ma conviction est faite : il n'y a pas actuellement dans cette crise de problèmes insolubles. Quand on regarde les problèmes sans complaisance, sans nationalisme, ils ne sont pas insurmontables. Pour l'essentiel, ce sont les Etats qui les créent ou les entretiennent, par manque de confiance en eux et aussi et surtout du fait de l'impuissance psychologique à  décider de la fin de ce conflit. Or, pour qu'une négociation de paix aboutisse, il y faut la volonté et la faculté de décision. N'excluons donc de la négociation aucun sujet quel qu'il soit. Je propose que tous les problèmes, dans les limites du bon sens, soient négociables. Je ne sais s'il y a une réponse acceptable par tous à  tous les problèmes. Mais nul doute qu'il y a des problèmes et que non résolus ils pèseront d'un poids tragique et durable sur la région des Grands Lacs. Mon intention est de faire appel à  l'esprit de compréhension de tous. J'estime que nous sommes arrivés à  un moment où, au-delà  des divergences et des polémiques, il faut faire un gros effort pour essayer de se comprendre. Car c'est seulement une certaine compréhension mutuelle qui fera disparaître la tension, l'inquiétude et aussi l'angoisse qui règnent aujourd'hui dans trop d'esprits.

Dans cette nouvelle négociation ultime et éclairée, nous devons changer de perspective. J'invite les Etats à  la modération qui consiste à  réduire ses ambitions, à  tempérer ses passions, mais non pas à  abdiquer devant ses interlocuteurs, pour parvenir à  un accord sur la fin de la crise. Je rappelle l'impérieux besoin d'effacer, dans cette ultime négociation, ses préférences personnelles et égoà¯stes au bénéfice des intérêts collectifs, avec bonne foi et avec la volonté et la loyauté de donner aux décisions acquises le maximum d'efficacité. Je rappelle mon espérance de développer un véritable esprit régional des Grands Lacs. Je plaide pour la recherche d'une communauté de destin grâce à  la pratique de la vertu de compréhension, même si les intérêts immédiats des uns et des autres sont parfois contradictoires. Et j'invite tous les protagonistes à  partager avec moi ce nouvel état d'esprit : on ne négociera plus pour faire triompher uniquement les intérêts primaires de son pays, car ce triomphe serait à  la longue illusoire. On négociera désormais pour aboutir à  un Accord solennel sur la fin de la crise des Grands Lacs. Nous devons donc accepter l'objet de la négociation et l'objectif du Plan.

Pour y parvenir, je propose à  l'Organisation des Nations Unies de nommer un Haut Médiateur, une personnalité d'envergure internationale de haute moralité et de crédibilité incontestable, disposant d'une expérience certaine et dont le rôle devra consister à  concilier les prétentions opposées et à  apaiser les ressentiments qui pourraient se produire entre les Etats.

Ce Haut Médiateur aura pour mission de rétablir un contact véritable et sincère entre les Etats. Il s'agit en l'espèce de rapprocher les Etats, d'instaurer un dialogue et conduire des négociations entre les Etats. Grâce à  l'action du Haut Médiateur, de véritables négociations pourront reprendre entre les Etats antagonistes et déboucher sur un règlement pacifique de la crise.

Au-delà  d'une reprise de contact, j'invite le Haut Médiateur à  proposer aux Etats impliqués dans la crise de la région des Grands Lacs le projet de Traité sur la paix, l'amitié et l'entente cordiale, et de convoquer à  cette fin, une Conférence intergouvernementale sous les auspices de l'Organisation des Nations Unies.

Le principe de réalité et d'utilité.

Un plan de paix qui a quelque chance de réussir dans la crise des Grands Lacs doit s'inscrire résolument dans le sillage de l'action du Conseil de sécurité dont il peutêtre un outil important de mise en oeuvre. C'est un simple principe de réalité que je rappelle ici. La République démocratique du Congo, le Rwanda, l'Ouganda et le Burundi n'ont normalement pas besoin d'un règlement imposé, c'est à  eux qu'il appartient de négocier un traité de paix en bonne et due forme. Je rappelle que la paix, la liberté, la justice ne se traitent pas par procuration : c'est aux Congolais, aux Rwandais, aux Ougandais et aux Burundais de si possible régler cette crise. Ce qu'il leur faut est un cadre politique, psychologique et sécuritaire réaliste qui permette aux parties d'échapper à  leur face-à -face stérile - un carcan diplomatique qui les force à  négocier utilement. C'est à  ce niveau que les rôles de l'Organisation des Nations Unies et de l'Union africaine sont déterminants pour traduire en actes ce plan qui a pour ambition :
- De mettre un terme de manière responsable à  la crise des Grands lacs;                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   -       De relancer le processus de l'intégration régionale des Grands Lacs.

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8 MACHIAVEL,  « Discours sur la première décade de Tite-Live  ».