Frédéric Boyenga-Bofala
I. Pourquoi la Geronsia, ce Conseil National des Anciens, et quelle est sa nécessité?

I. Pourquoi la Geronsia, ce Conseil National des Anciens, et quelle est sa nécessité?

C’est parce que du haut de mon inexpérience, je suis convaincu que le seul moyen de mettre un terme de manière responsable à cette crise passe par la recherche d’un accord politique et non par l’escalade de la violence que j’appelle de mes vœux la mise en place de la Geronsia, le Conseil National des Anciens pour la facilitation et la coordination du dialogue. Je considère que l’affrontement entre Congolais n’apportera, par lui-même, aucune issue. A moins que la RDC ne roule de nouveau vers la catastrophe, seul un accord politique pourrait donc mettre fin à la crise, rétablir la confiance et la paix, relancer et achever le processus démocratique. Or, cet accord ne peut être que le fruit d’un dialogue.

Et, c’est parce que mon sens politique m’a éloigné de l’utopie, que mon enthousiasme me fait tenter l’impossible, et que mon obstination acharnée, car je suis persévérant vers le but que je me suis assigné, me fait affronter les obstacles avec passion et avec sérénité, que j’ai proposé mon plan de sortie de crise qui, je le sais, n’a pas été du goût de tout le monde. Mais ma conviction profonde est que la crise politique qui se cristallise dans notre pays n’échapperait pas indéfiniment au processus global de sa liquidation totale. Mais, il est surtout nécessaire de ne pas s’illusionner sur les obstacles que nous devons franchir encore avant d’arriver à l’arrêt définitif de la crise. Ce but sera atteint mais il nous faudra de la patience et de l’obstination. Et c’est pour parvenir à organiser ce dialogue que je propose la mise en place de ce Conseil National des Anciens, la Geronsia.

Ce Conseil sera constitué par des personnalités d’envergure nationale, de haute moralité ou de crédibilité incontestable, disposant d’une expérience certaine.  Parmi ces personnalités d’envergure je vois le Cardinal Laurent Mosengwo, Monseigneur Bodho Marini, Etienne Tshisekedi, Léon Kengo, Singa Udju, Benza Tubi, Bieme, Mongulu Tapangane, Kilolo Musamba, Mario Philippe Losembe, Jonas Mukamba, Bagbeni Adeito Nzengeya, Raymond Omba pene djunga, Kiakwama, Mbatsi Mbatsi, Nyembo Shabani, Mukoko Samba, Nkema Lilo, Lunda Bululu, Mabi Mulumba, Vunduawe tepe mako, Boboliko Lokonga, Ernest Wamba dia Wamba, Jean de Dieu Oleko, Elikia M’Bokolo, Isidore Ndaywel è Nziem, Madame Nzuzi wa Mbombo, Léon Engulu, Kyungu Wa Kumwanza, Madame Nlandu Kavidi Nguz, Konde Vila Ki Kanda, Mpanu Mpanu Bibanda, Arthur Z’ahidi Ngoma.

La mise en place de la Geronsia, ce Conseil National des Anciens est une simple réponse au principe de réalité et d’utilité que je rappelle ici. En effet, si je loue l’action entreprise par les Nations Unies en la personne de Monsieur l’Ambassadeur Saïd Djinnit, Envoyé spécial pour la Région des Grands lacs, et celle entreprise par l’Union Africaine en la personne de Monsieur Edem Kodjo, dans leur tentative de faciliter le dialogue entre Congolais, c’est parce qu’il est un principe de la Charte des Nations Unies qui veut que dans toute situation où paraît exister une menace contre la paix, une rupture de la paix, le Secrétaire général des Nations Unies a l’obligation d’examiner immédiatement la question afin de faire les recommandations appropriées pour maintenir la paix ou la sécurité, et surtout dans un pays, le nôtre, qui n’est pas encore sorti de la crise des Grands lacs. C’est dans ce sens à mon avis qu’il faut en droit interpréter la médiation proposée par l’ONU et l’UA. Il me semble que c’est une démarche préventive qui a été enclenchée : éviter qu’une crise politique nationale ne se transforme en guerre civile à grande échelle et ne déborde de son cadre national pour tourner en conflit international. Il est indispensable d’empêcher que l’impasse politique congolais ne se transforme en conflagration et ne dérive en un conflit dans toute l’Afrique centrale. La nature de la médiation internationale était donc conditionnée par le but visé.

Mais, en dépit des bonnes intentions de l’UA, je crois pouvoir dire humblement que les Congolais n’ont normalement pas besoin d’une médiation ou d’une facilitation extérieure pour régler une crise politique aux dimensions strictement nationales. C’est à eux qu’il appartient de se rapprocher pour négocier un accord politique en bonne et due forme pour sortir de l’impasse. Je rappelle que la démocratie, la paix, la liberté, la justice ne se traitent pas par procuration : c’est aux Congolais de si possible régler cette crise. Ce qu’il leur faut est un cadre politique, psychologique réaliste qui permette aux parties d’échapper à leur face-à-face stérile - un carcan diplomatique interne qui les force à négocier utilement. C’est à ce niveau que le rôle du Conseil National des Anciens est déterminant pour la facilitation et la coordination du Synode national qui a pour ambition : de sortir le pays de l’impasse politique, de relancer et d’achever le processus démocratique et électoral en République Démocratique du Congo. Mais, la création du Conseil National des Anciens ne doit pas n’être réduite qu’à une solution ponctuelle pour le règlement de cette crise. Sa fonction, par essence, et la nature de son action embrassent une dimension primordiale et unifiante qui transcendent le règlement de cette crise politique et institutionnelle. Dans un espace politique, sociale et culturel aussi varié que celui de la Nation congolaise, le Conseil National des Anciens incarne en effet une conscience nationale, un espace sacré où souffle l’esprit de la nation congolaise, où vie et respire la mémoire de l’histoire de notre peuple. Là, loin des contingences matérielles, doivent pouvoir à tout moment se réconcilier et s’ordonner sereinement les inévitables contradictions d’un grand peuple pluriel qui ne manquent jamais de jalonner la vie d’une nation. C’est pourquoi, je pense que le Conseil National des Anciens a un rôle à venir dans le processus global de la refondation de l’Etat et qu’il s’impose dès lors d’inscrire l’institutionnalisation de la Geronsia dans la Constitution congolaise à l’ordre du jour des réformes. La Geronsia serait alors une chambre à part entière du Sénat congolais dont la composition et les attributions seraient réglées par la Constitution. La Geronsia serait ainsi constituée des Anciens siégeant initialement dans le Conseil National des Anciens, et serait complétée par les Chefs coutumiers et traditionnels du pays. Elle aurait pour attributions :

  • De sauvegarder et promouvoir la chaine d’union nationale entre tous les Congolais ;
  • d’exercer un rôle de médiateur dans la résolution des questions politiques sensibles pour la sauvegarde de la cohésion nationale, des coutumes et des traditions ;
  • d’être saisie obligatoirement mais de manière consultative, par le Président de la République, sur tous les problèmes qui débordent du cadre du droit et qui sont liés à l’âme du Congo Intérieure.

Le Conseil National des Anciens doit être l’instance facilitatrice et coordonnatrice du Synode national. Cela permettra d’instaurer d’emblée un climat de confiance entre les participants et d’éviter toute suspicion sur l’objectivité du dialogue. Le Conseil devrait élire en son sein un président avec le titre de Haut médiateur de la Nation, un secrétaire et un porte-parole qui seront chargés de la gestion administrative et de la coordination technique du Synode. De manière à ne cantonner les parties que dans le travail de fond. Le Conseil doit effectuer tout le travail préparatoire de consultation des forces politiques, négocier les critères de participation, arrêter et faire valider la liste des participants et adresser les convocations. Sur base de ce travail préalable, l’Etat doit allouer un budget qui sera géré de manière indépendante par le Conseil. Ce budget devra couvrir l’ensemble des besoins pour l’organisation du Synode (organisation administrative et intendance).

 Pour l’heure sa mission consiste en la facilitation du dialogue et en la médiation entre les congolais pour sortir le pays de l’impasse. Et, ce sont les réticences à participer au dialogue qui favorisent le statu quo.

Il est une évidence que l’acteur qui prend l’initiative de la négociation doit avoir, pour initier le processus, un objectif direct à atteindre. Celui qui se joint à lui doit y avoir un avantage ou y être contraint. L’une des principales difficultés pour organiser le dialogue réside dans le conditionnement des actions des hommes politiques, qui, censé enclencher un cercle vertueux, enclenche d’emblée un cercle vicieux. Dans son Ordonnance n° 15/084 du 28 novembre 2015 portant convocation d’un dialogue politique national inclusif en République Démocratique du Congo, l’article 5 dispose : « Le Dialogue porte principalement sur l’organisation d’un processus électoral apaisé, complet, inclusif, crédible et conforme aux standards internationaux et sur toutes les questions connexes au processus électoral. »

Une très importante partie de l’opposition politique rejette ces dispositions de l’article 5, craint que le Président Joseph Kabila ne s’en serve que dans le but de prolonger son ultime mandat constitutionnel, et conditionne sa participation effective au dialogue.

Il y a ceux qui soutiennent : « nous ne voyons pas l’opportunité d’un autre dialogue ». D’autres disent qu’ils ne prendront pas part à des pourparlers politiques en RDC si ces derniers sont convoqués par le Président Kabila, ce dernier étant, selon eux, partie prenante à la crise. La majorité présidentielle, elle aussi, campe sur ses positions en arguant de sa légitimité. C’est ainsi qu’on tourne en rond depuis quelques temps. Evidemment, plus le temps passe, plus la tension est perceptible. Mais les hommes et femmes de bonne volonté doivent tout mettre en œuvre pour éviter que notre pays ne glisse une nouvelle fois dans la violence. Je pense qu’il est temps de briser ce cycle absurde.

Les devoirs des Congolais découlent non pas des ambitions personnelles, même si elles sont légitimes, mais de l’obligation devant l’Histoire de léguer à la postérité une RDC une et indivisible. La méthode du conditionnement infini risque de conduire à remettre les clés de la paix ou de la guerre aux groupes armés qui écument la région. « Les hommes sages savent toujours se faire un mérite de ce que la nécessité les contraint de faire »1. C’est pourquoi j’invite les congolais à accepter le principe du Synode, ce dialogue ultime et éclairé ayant pour objectif : un Accord solennel sur l’arrêt définitif de la crise, et la relance et l’achèvement du processus démocratique et électoral dans notre pays. Il est évident que je penche instinctivement du côté du dialogue, du compromis politique et du terrain de l’entente que de l’affrontement.

Au moment où une lueur de chaos général se profile de manière sournoise dans notre pays, un dialogue ultime et éclairé s’impose pour baliser véritablement la voie qui mènera à l’arrêt définitif de la crise. Quelles missions alors pour la Geronsia ?

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1 MACHIAVEL, « Discours sur la première décade de Tite-Live »